La réforme de l’islam, une « démarche post-coloniale » de l’Etat français (Expert)

0

Le gouvernement français multiplie les appels pour une « réforme » de l’islam depuis l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray(26 juillet), notamment par la création d’une fondation de l’islam de France, de même que les hommes politiques, de gauche comme de droite, réclament des mesures à l’encontre du « communautarisme islamiste« .

Les musulmans, qui doivent logiquement être les premiers interlocuteurs du sujet, sont pourtant les grands absents du débat sur l’islam de France, du moins dans les médias et plus encore sur la scène politique. Ils cachent désormais de moins en moins leur désillusion quant à la volonté de l’exécutif de réformer et de contrôler l’islam, y voyant plutôt une « entrave au principe de la laïcité », une « démarche post-coloniale » ou encore une « déclaration de guerre institutionnelle ».

Le débat sur la réforme de l’islam, longuement discuté sous la présidence de Nicolas Sarkozy, a curieusement resurgi après l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, réclamant entre autres, le rétablissement de la « Fondation des oeuvres de l’islam de France » ou encore un « pacte » avec la deuxième religion de France.

Le Premier ministre Manuel Valls a été parmi les plus ardents défenseurs de cette réforme, au lendemain de l’attentat du 26 juillet, affirmant dans le Journal du dimanche qu’il voulait « reconstruire l’islam de France ». La tête de l’exécutif est allée encore plus loin dans son interview à Libération, estimant que les musulmans doivent « se sentir concernés et prendre leurs responsabilités ».

Exigeant par ailleurs une interdiction du financement étranger des mosquées, Valls a également soutenu que « l’Etat et la puissance publique ont un rôle essentiel à jouer » sur l’organisation de l’islam de France.

Quelques jours après Valls, c’était au tour de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, d’exprimer sa volonté de réformer l’islam, notamment lors d’une rencontre avec le Conseil français du culte musulman (CFCM). Il a annoncé à cet effet le rétablissement de la « fondation de l’islam de France », abandonnée peu après sa création en 2005. La fondation serait confiée, comme a laissé entendre le président François Hollande mardi dernier, à Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’Intérieur et non pas à un membre du CFCM ou encore à une figure prééminente de la communauté musulmane en France.

– L’intérêt du gouvernement pour l’islam, une tactique de « diversion »

Pour Yasser Louati, militant des droits de l’homme et ancien porte-parole du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), c’est surtout le « timing » de ce projet de réforme, apparaissant au lendemain de l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, qui devrait susciter l’intérêt. Il s’agit notamment d’un outil qui permettra de « créer la diversion dans l’opinion publique, afin de ne pas poser de questions sur l’échec du gouvernement en matière de sécurité ou sur l’état d’urgence », estime-t-il dans son commentaire pour Anadolu.

Le deuxième problème dans ce timing, d’après Louati, est l’établissement d’un lien automatique entre attentat terroriste et religion musulmane, alors que l’on devrait plutôt s’attaquer à la problématique de « défaillance sécuritaire », et « défaillance de l’Etat qui ne finance plus les hôpitaux psychiatriques et qui laisse des hommes en liberté alors qu’ils sont un danger pour le public »

– Une initiative évocatrice de l’ère coloniale

Cette nouvelle fondation de l’islam est « vouée à l’échec », assène encore l’activiste: « On a beau réformer autant qu’on veut, tant qu’on refuse l’autonomie du culte musulman, cela ne sera qu’une démarche post-coloniale, de mise sous tutelle de la religion musulmane », note ainsi Louati.

Et de poursuivre: « On continuera à leur [musulmans]imposer des responsables religieux, à faire venir des imams de l’étranger et lorsque cela ne marchera pas on demandera des comptes aux musulmans ».

Abordant à cet égard la désignation potentielle de Chevènement à la direction de cette fondation, Louati déplore que l’on n’ait non seulement pas demandé l’avis des musulmans, mais que l’on « recycle » des personnalités qui « sont sur la scène politique depuis 40 ans ».

« C’est encore un petit club des élites françaises qui se passent la balle pour partager les différentes positions du pouvoir. Pourquoi ne pas demander aux musulmans qui est-ce qu’ils aimeraient voir diriger cette association? », s’interroge-t-il.

Ce type « de décision imposée » n’est pas sans rappeler les politiques de l’ère coloniale », fait encore remarquer Louati. Il rappelle par ailleurs qu’au début du 20e siècle, encore sous l’époque coloniale, le Cheikh Ibrahimi et l’homme d’Etat Ferhat Abbas étaient partis de l’Algérie vers Paris pour demander l’application de la laïcité en Algérie française mais que l’Etat français l’avait refusé pour ne pas autoriser un libre exercice du culte musulman dans ce pays.

– « L’Etat français ne veut pas de musulmans autonomes et indépendants »

L’absence des musulmans dans l’initiative, à l’exception du CFCM, qui est lui-même une émanation du gouvernement, montre, selon Louati, la « méfiance vis-à-vis des musulmans » au sein de l’Etat.

« L’Etat français ne veut pas de musulmans autonomes et indépendants. Comment se fait-il qu’on a des musulmans imposés par l’Etat depuis 30 ans, qui parlent à la place des musulmans et à qui on ne demande pas des comptes sur leur bilan de 30 ans? », s’exclame l’activiste.

Le gouvernement veut garder l’islam « sous la tutelle de l’Etat », explique Louati, donnant l’exemple des maires « qui s’immiscent dans la nomination des imams » ou encore dans « la gestion des mosquées locales ».

Le militant des droits de l’homme déplore notamment une violation du principe de la laïcité, « devenue une supercherie à des fins idéologiques ». « Si nous sommes vraiment dans un Etat laïc, celui-ci n’a pas à s’immiscer dans les affaires du culte musulman. On n’a pas reformé le culte catholique après les affaires de pédophilie. La nouvelle laïcité, utilisée par les gouvernements de gauche comme de droite, ne sert qu’à dominer et exclure les musulmans », ajoute-t-il.

– Des critiques au sein même de la classe politique contre la réforme gouvernementale de l’islam

La création d’une nouvelle fondation de l’islam et la nomination de Chevènement à sa tête en particulier, sont loin de faire l’unanimité chez les hommes politiques et au sein du gouvernement. Même Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, qui avait pourtant suscité l’ire de la communauté musulmane avec ses commentaires sur le voile, a regretté que l’ancien ministre de l’Intérieur soit pressenti à ce poste, estimant qu’il faut « quelqu’un de culture musulmane avec une connaissance de toute sa subtilité ».

La sénatrice de l’Orne, Nathalie Goulet (Union des démocrates et indépendants) a renchéri pour sa part, s’interrogeant sur Twitter, « Il n’y a pas de français de confession musulmane à la hauteur ? »

Le maire de Tourcoing, Gérald Darmanin, a estimé de son côté que la nouvelle fondation de l’islam ne pourrait fonctionner qu' »à la condition de laisser les musulmans la gérer eux-mêmes ».

« L’idée du président de la République de le [Chevènement] nommer à la tête de cette fondation est une idée pour le moins paternaliste, presque coloniale », a affirmé le maire dans son interview au Journal du dimanche.

AA

TRT FR

Partager cet article? http://turquie2023.com/lSQO5h
Partagez.

À propos de l’auteur

Les commentaires sont fermés.