Le Moyen-Orient et la Turquie (23)

Le mouvement Ennahda présidé par Rachid Gannouchi en Tunisie a réalisé la semaine dernière son 10e congrès. Ce congrès avait une importance du point de vue de l’histoire du mouvement et de l’histoire politique de la Tunisie. Lors de ce congrès, la transformation d’un mouvement islamique politique en parti politique démocrate musulman a été adoptée. La décision prise par le mouvement Ennahda a causé certaines réactions. Les médias et think-tank occidentaux ont considéré cette décision comme la fin de l’islamisme. Quant aux écrivains islamistes, ils ont critiqué la décision d’Ennahda et affirmé que le mouvement Ennahda sortait de sa trajectoire. Mais il est nécessaire de voir dans quel contexte a été prise cette décision afin d’analyser la situation. Sinon toutes les analyses ne seront que « des spéculations ». Il faut voir les trois côtés de cette situation pour une véritable analyse : la perception de l’islam dans le système international, la façon de voir l’islam politique du point de vue des équilibres au Moyen-Orient et les dynamiques intérieures de la Tunisie. A la fin de la guerre froide et du déclin du système soviétique, l’islam politique ou l’islamisme a été mis en place à la place du communisme. Autrement dit, le monde occidental a considéré l’islamisme comme son autre nouveau à la place du communisme. Le danger vert a remplacé le danger rouge. Cela était plus évident suite aux attentats du 11 septembre. Même si les regards étaient fixés plutôt sur les mouvements acceptant la violence comme leur méthode, l’islamisme politique était en général un fait marginalisé. Cela a causé une indifférence aux politiques de pression contre les formations islamiques politiques. La défaite considérable de l’Egypte et de la Syrie suite à la guerre israélo-arabe de 1967 a causé la crise de légitimité du nationalisme arabe. Les mouvements islamiques ont comblé le vide causé par cette crise. Le fait que les mouvements islamiques aient créé un important potentiel d’opposition a aussi causé des politiques de pression des régimes autoritaires sur ces mouvements. En même temps, le fait que l’islamisme ait été mis à la place du communisme dans la perception de menace de l’Occident a été une faveur politique pour les régimes autoritaires. La présence des régimes autoritaires dans la région, indispensable pour les intérêts nationaux des Etats occidentaux, a toujours été portée à l’actualité. L’effet politique et psychologique de la Révolution iranienne en 1979 a renforcé cette faveur. La révolution iranienne a causé une nouvelle guerre froide dans la région. La tension entre l’Iran et les Etats-Unis a durci les positions des régimes autoritaires conservateurs face à l’islamisme politique.

La performance des partis islamistes lors des élections « indépendantes », tenues suite au Printemps arabe, a rendu la situation plus compliquée. L’arrivée des Frères musulmans au pouvoir en Egypte a causé la question de légitimité idéologique et populaire dans les régimes autoritaires. Le coup d’Etat en Egypte et la guerre civile connue en Libye se sont avérés à la suite de cette perception de menace. Dans ces conditions, Ennahda a senti une menace face à sa présence en Tunisie. Il faut aussi souligner que les organisations en faveur de la violence profitent de l’instabilité dans la région. Daesh et Al-Qaïda ont pris sous contrôle certaines zones dans les pays frappés par l’instabilité. La présence et l’efficacité de ce mouvement a causé une conjoncture idéale pour aller sur les mouvements islamiques. De ce point de vue, la Tunisie se situe sur un point très sensible. Il est important que Daesh et Al-Qaïda profitent du manque d’autorité en Libye. La présence des jeunes tunisiens au sein de Daesh attire également l’attention. La Tunisie est un pays qui se distinguait par la laïcité radicale avant le Printemps arabe. Ennahda avait remporté les premières élections réalisées suite au départ du président déchu Zeynel Abidin Ben Ali et formé un gouvernement de coalition avec deux partis séculaires. Ennahda était très sensible aux valeurs des groupes séculaires lors des travaux prévoyant la mise en place d’une nouvelle constitution. Mais malgré cela, les milieux séculaires étaient à la recherche d’une position face à Ennahda comme c’était le cas en Egypte sous prétexte de la violence qui persistait dans le pays. Ennahda a pris la seconde place suite aux législatives réalisées à la fin de l’année 2014. Mais le fait qu’il soit resté en dehors du gouvernement de coalition n’a pas diminué les menaces.

Après la séparation d’un important groupe du parti au pouvoir, Ennahda est devenu le plus grand parti sous le toit du parlement. Mais Ennahda a préféré être le petit partenaire du gouvernement. A l’heure actuelle, la Tunisie se trouve face à de graves difficultés économiques en raison de l’instabilité. Les manifestations sociales causées par les difficultés économiques présentent une occasion pour ceux qui désirent le retour au régime autoritaire. Si jamais un régime autoritaire est de nouveau installé, Ennahda en sera sans doute la plus grande victime. Dans ces conditions, la priorité d’Ennahda n’est pas d’arriver au pouvoir.

La présence des organisations soutenant la violence en Afrique du nord et la participation des Tunisiens à ces organisations signifient une menace pour la sécurité du pays. Et ainsi, cette menace et les problèmes économiques rendent “fragile” le processus de transformation.

Ennahda estime que ce sera une aventure d’essayer de diriger le bateau tunisien qui navigue dans l’océan houleux du Moyen-Orient. Car ceux qui pensent qu’il faut jeter Ennahda du bateau pour arrêter les vagues sont encore très forts et il n’y a aucune conjoncture internationale qui pourrait l’entraver. Ennahda essaye de montrer qu’il signifie un élément nécessaire pour sauver le bateau et que ce bateau ne peut pas naviguer sans lui. A cet égard, il quitte ses missions et passe à la politique professionnelle. Il estime que la politique professionnelle dans les conditions tunisiennes sera réalisée à la fin du processus de sécularisation du parti.

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