Analyse/Ibrahim Kalin : « Les problèmes de l’Europe »

L’Europe fait face à une vague tenace et potentiellement destructrice de populisme politique et d’opportunisme dans une période d’insécurité mondiale, de chaos régional et de nativisme exclusiviste. Cet état des choses risque de saper l’idée de l’Europe et d’affaiblir l’Union européenne après le vote sur le Brexit. Avec un certain nombre d’élections nationales et locales alignées l’an prochain, la politique européenne est susceptible de témoigner de plus de méandres qui la feront encore plus douter et d’encourager les populistes, anti-immigrants, les sentiments islamophobes et xénophobes sur le Vieux-Continent. Les responsables politiques européens ont besoin de faire une évaluation sérieuse, si l’Europe veut rester forte et unie en son sein et pertinente dans le monde.

Ceux qui sont gravement préoccupés par la montée du néo-racisme et de l’opportunisme politique sont soulagés par la victoire d’Alexander van der Bellen sur Norbert Hofer de l’extrême-droite à l’élection présidentielle autrichienne. Non seulement Norbert Hofer avait des opinions ouvertement racistes contre les Turcs et les musulmans mais remettait aussi en question l’UE et réclamait (avant de changer d’avis) un référendum de type Brexit au début de sa campagne électorale. S’il avait été élu, il aurait été le premier président ouvertement d’extrême-droite et islamophobe d’un grand pays européen. Même si Hofer a perdu, l’opinion qu’il a soutenue et aidé à populariser est toujours présente. Il était non seulement opposé à l’adhésion de la Turquie à l’UE mais aussi aux Turcs et musulmans d’Autriche – une position politique qui se généralise dans plusieurs pays européens. En attendant, le gouvernement autrichien actuel continue à maintenir une attitude controversée et hostile envers la Turquie.

Les résultats des élections autrichiennes présentent une lueur d’espoir en ce sens que blâmer les musulmans, les Turcs et les immigrants pour les problèmes qui sévissent en Autriche et en Europe n’est pas toujours payant dans les urnes. Au moins certains en Europe constatent la réalité telle qu’elle est: la réduction des problèmes complexes à une seule cause et la stigmatisation des groupes de personnes peuvent apporter des avantages politiques à court terme mais ne fournissent pas de solution à long-terme. Si les partis d’extrême droite européens continuent d’exploiter les angoisses non fondées des citoyens ordinaires et les alimentent avec des préjugés et le sectarisme, ils ne feront qu’approfondir le sentiment de désespoir, de confusion et de haine et ne parviendront pas à résoudre les réels problèmes de l’Europe.

Nous sommes susceptibles de revoir cet état des choses aux prochaines élections françaises l’année prochaine. Le Front national dirigé par Marine Le Pen a vu sa base électorale s’aggrandir au cours des dernières années. Il devrait être un concurrent majeur dans les élections présidentielles de 2017. Avec M. Hollande qui a annoncé qu’il ne briguera pas un second mandat et les Socialistes qui ont de mauvais résultats dans les sondages, la réponse du Parti républicain (anciennement Union pour un mouvement populaire ou UMP) et de son candidat à la présidentielle François Fillon à cette dynamique politique reste à voir. Ce qui est certain, c’est que les mêmes positions anti-immigrés, anti-mondialisation, anti-Turquie et anti-musulmans feront partie de la campagne électorale française. Il est peu probable que la France renonce à l’Union européenne conformément au modèle du Brexit. Mais les problèmes de longue date d’intégration, d’islamophobie, de radicalisation, de chômage, du sens de l’identité et de la perception de la France continueront à dominer la scène politique et sociale dans ce pays.

La politique allemande va certainement faire face à des problèmes similaires dans les élections nationales prévues l’année prochaine. Même si Angela Merkel, est la dirigeante la plus puissante de l’Allemagne et de l’Europe, et a de fortes chances de gagner, elle devra faire face à un certain nombre de problèmes croissants, y compris la politique anti-immigration et le défi de maintenir une économie européenne forte. Pourtant, malgré ses efforts et son succès à stopper le flux de réfugiés vers l’Europe, même Merkel a dû payer un tribut lors des élections locales allemandes tenues cette année. Elle devra faire face au problème du populisme politique et de l’opportunisme ayant des conséquences majeures pour sa patrie et l’Europe.

En outre, le référendum constitutionnel en Italie, remporté par aucun des électeurs et ayant entraîné la démission du Premier ministre italien Matteo Renzi, a le potentiel d’approfondir l’instabilité politique dans pays européen clé et en Europe. Alors que l’Italie est connue pour changer fréquemment de gouvernement et de politiques partisanes (elle a connu 64 gouvernements depuis la Seconde Guerre mondiale), une nouvelle crise gouvernementale en Italie aura certainement des conséquences politiques et économiques importantes pour ce pays, mais aussi dans la grande Europe.

Il est normal que ce drame politique insaisissable en Europe ait des conséquences sur les relations UE-Turquie. Le manque de cohérence et de soutien à la Turquie dans sa lutte contre le terrorisme joue un rôle toxique et approfondit les différences existantes. Le fait qu’une réelle attention n’ait pas été portée aux problèmes sécuritaires de la Turquie, qui sont également majeurs pour la sécurité européenne, nourrit un profond sentiment de méfiance. Les pourparlers d’adhésion extrêmement lents et souvent dans l’impasse ne présentent pas une image prometteuse. L’échec de l’Europe à faire face à la crise des réfugiés de manière efficace et appropriée continue de provoquer des tensions. Cela aggrave la situation lorsque des politiciens irresponsables altérisent le président Erdogan et la Turquie au nom de l’opportunisme politique.

Le moyen de sortir de cette énigme est de définir correctement nos priorités et nous rendre compte que notre sécurité collective et la prospérité nécessitent un travail collectif à tous les niveaux. Dans cette période d’interdépendance croissante et de défis communs, nous pouvons créer un environnement de responsabilisation mutuelle et refuser de nous incliner devant des jeux à somme nulle. L’Europe surmontera ses problèmes, pas en sacrifiant les politiques principales aux diktats du nativisme et du racisme de l’extrême-droite, mais en embrassant une nouvelle fois ses valeurs fondamentales.

Tourner une nouvelle page avec la Turquie peut fortement contribuer à ce processus. La conclusion du processus de libéralisation des visas Schengen avec la Turquie créera un nouveau climat de partenariat. Il s’agit d’un droit que les citoyens turcs auraient dû acquérir il y a longtemps. Une autre étape importante consiste à ce que l’UE remplisse ses promesses concernant les réfugiés et partage le fardeau de la Turquie. Enfin, la compréhension des problèmes de sécurité de la Turquie avant et après la tentative de coup d’État du 15 juillet aidera à changer l’environnement politique hostile actuelle en Europe. L’animosité envers la Turquie dans un souci de populisme politique fait bien plus mal à l’Europe qu’à la Turquie.

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