Le Moyen-Orient et la Turquie (52)

Après une lutte rigoureuse d’environ 6 mois, la ville de Syrte et les environs ont été libérés de l’emprise de DAESH. La ville était sous le contrôle de l’organisation terroriste depuis début 2015. L’organisation qui a profité du vide autoritaire dans le pays a trouvé à Syrte un terrain qui lui était convenable. Certes, la libération de Syrte a considérablement réduit la présence et la menace de DAESH en Libye. Mais pour libérer la Libye du chaos dans lequel elle se trouve, il faut faire plus. Il faut lancer de sérieuses initiatives pour résoudre les problèmes politiques, sécuritaires et économiques.

Syrte était importante du fait qu’elle soit l’unique ville contrôlée par DAESH en dehors du territoire syrien et irakien. En outre, sa proximité à l’Europe est à noter. DAESH contrôlait grâce à sa présence à Syrte, une bande côtière de 150 km en Méditerranée. Les forces miliciennes à Misrata qui ont fait alliance avec le Gouvernement de Consensus National (GCN) soutenu par l’ONU, ont réussi à libérer Syrte de l’emprise de DAESH après une lutte difficile.

Contre DAESH le GCN avait un seul choix ; vaincre l’organisation terroriste et prendre le contrôle de Syrte. Autrement il n’aurait pu devenir une alternative dans un pays où existent trois gouvernements distincts. De plus, le GCN devait réussir à Syrte pour devenir un centre d’attrait pour les forces miliciennes qui ne l’ont toujours pas connu.

Ce choix unique a poussé justement le Premier ministre du GCN, Fayiz Siraj à demander l’aide du gouvernement américain. Les chasseurs américains ont commencé dès le 1er août à bombarder des cibles de DAESH. Mais la véritable lutte contre DAESH a été livrée par les Libyens. Les forces du GCN ont perdu 730 combattants et environ 3 mille autres ont été blessés.

Est-ce que la victoire du GCN contre DAESH grâce à l’aide militaire américaine peut instaurer l’autorité du GCN et assurer l’intégrité territoriale de la Libye ?

Cela ne va malheureusement pas être aussi simple. Il y a trois questions qui doivent être surmontées par un gouvernement qui aura rassemblé les parties en conflit en Libye et qui souhaite établir son autorité dans ce pays.

Premièrement, la capacité de Daesh à se réorganiser et à constituer une nouvelle fois une menace.

Sans nul doute, du point de vue de la stratégie de Daesh, Syrte était une ville idéale de par sa situation géographique. Cependant, une perte stratégique à Syrte ne signifie pas la perte de toute la Libye. Les militants de Daesh qui ont quitté Syrte et se sont éparpillés dans d’autres zones en Libye, pourraient se réorganiser selon les conditions de l’emplacement où ils se trouvent. Le désert où la loi de la nature est valable est un milieu propice pour recruter de nouveaux militants. Des frontières qui n’ont quasiment aucun contrôle et une région très faiblement peuplée, seules certaines tribus y vivent, présentent une base stratégique pour un retrait temporaire du groupe terroriste. Daesh est une structure qui s’adapte rapidement à son environnement. D’autre part, elle a toujours été capable de se réactiver. Il est probable que Daesh procède donc à une coopération avec les structures régionales de Boko Haram et d’Al-Qaïda. Par conséquent, la menace que représente Daesh n’est pas totalement terminée.

La deuxième question fondamentale est le risque que la libération de Syrte provoque une recrudescence des conflits et de la discorde entre le GCN et les milices adverses.

Ceci est tout particulièrement valable pour l’Armée nationale libyenne (ANL) dirigée par le général Khalifa Haftar, ayant lui-même placé sous son influence l’Assemblée des représentants de Tobrouk. Au-delà du fait que ce soit une armée dirigée par un général, l’ANL est une coalition de milices. La libération de Syrte a une valeur symbolique pour le prestige général du GCN. Nous voyons néanmoins que le général Haftar essaie d’empêcher que cette valeur symbolique devienne un acquis. Le fait qu’il tente d’obtenir le soutien de la Russie lors d’une visite à Moscou et l’appel qu’il a lancé à ses alliés en Libye occidentale pour « sauver Tripoli », sont quelques preuves concrètes de cette quête.

La troisième question vient du fait que la concurrence pour prendre le contrôle des ressources de production, soit le pétrole, devient plus serrée.

Le contrôle des ressources pétrolières fait partie des plus importantes notions pour faire valoir sa légitimité dans le pays, car le milieu qui détiendra le contrôle des ressources pétrolières contrôlera également le revenu national et sera influent dans le niveau de prospérité de la population.

La tentative de Haftar qui cherche à se montrer au monde entier comme l’espoir de la Libye, de prendre le contrôle des ressources énergétiques alors que le GCN tente de lutter contre Daesh à Syrte, est ainsi très significative. C’est aussi une tentative pour réduire à néant l’estime qui sera porté au GCN en cas de libération de Syrte. En cherchant à s’emparer de cette région, Haftar et l’ANL ont voulu montrer que le GCN n’a pas la capacité de protéger une ressource stratégique. En outre, en assurant la reprise de l’exportation du pétrole, il a renforcé le processus pour se légitimer.

Le succès noté à Syrte a montré aux Libyens que le terrorisme ne pouvait être vaincu qu’en étant uni face à cet ennemi commun. Mais il faut aussi comprendre que la division et les conflits entre Libyens ont constitué les bases de l’apparition de Daesh en Libye. Il faut que ces conflits menés en forces politiques et de milices libyennes pour le pouvoir et la richesse prennent fin dans les plus brefs délais.

Toutefois, il y a une autre réalité à prendre également en considération : le rôle des puissances régionales et internationales qui attisent la division et les conflits entre Libyens. Le rôle de ces puissances n’est malheureusement pas ciblé sur un engagement positif. Or, il est impossible pour les Libyens de résoudre leurs propres problèmes tous seuls dans cette atmosphère chaotique.

Il faut que les puissances régionales et internationales trouvent un compromis concernant leurs politiques libyennes. Si la Libye restera en un tout, alors les pays occidentaux, en tête les Etats-Unis, doivent renoncer à mettre en avant-plan des acteurs locaux. Se montrer d’une part comme le soutien du GCN tout en exprimant une sympathie à Haftar ne fait qu’attiser le conflit.

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