Exerçant de plus en plus de pression sur la Grèce, l’UE influe aujourd’hui sur ses décisions importantes

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La Turquie et la Grèce sont deux pays voisins qui ont connu des hauts et des bas dans leur histoire. Aujourd’hui malgré une lueur d’espoir pour l’amélioration des relations entre les deux pays avec l’élection du nouveau Premier ministre grec, les pressions de l’Union européenne freinent toute tentative de rapprochement.

 

par Öznur Küçüker Sirene, 25/07/2019

« Qui se ressemble s’assemble », dit un dicton en français. Pourtant ce ne fut pas toujours le cas pour les Turcs et les Grecs, deux peuples ayant partagé une longue histoire d’environ quatre siècles sous l’Empire ottoman et avec ainsi des ressemblances physiques et culturelles frappantes. Si ces deux peuples se sont côtoyés, aimés et échangés pendant aussi longtemps, qu’est-ce qui fait alors qu’aujourd’hui ils sont perçus comme des « ennemis » ?

Avant d’analyser les raisons qui divisent ces deux nations, commençons par rappeler un fait récent : Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, a lancé un appel pour adopter une approche conjointe en vue d’entreprendre des démarches courageuses. Faisant référence à la crise actuelle liée au forage des ressources naturelles en Méditerranée orientale, « nous vivons ensemble dans cette géographie. Les tensions inutiles et la course à l’armement privent nos deux pays de ressources importantes, alors qu’elles peuvent être utilisées pour le bien de nos pays », a-t-il souligné.

Si cette déclaration est de nature à donner de l’espoir pour l’avenir des relations turco-grecques, il existe encore plusieurs dossiers sensibles dont notamment la question chypriote et l’exploitation des ressources naturelles en Méditerranée orientale, sur lesquels la Turquie et la Grèce n’arrivent pas à se mettre d’accord.

Chypre : une île toujours divisée

Le 20 juillet, les Turcs ont célébré la Journée de la paix et de la liberté en République turque de Chypre du Nord (RTCN) en référence à l’opération de paix menée par la Turquie à Chypre, une intervention militaire de grande ampleur visant à protéger les Chypriotes turcs des violences qui ont frappé l’île en 1974.

En 1974, à la suite d’un coup d’État visant l’annexion de Chypre par la Grèce, Ankara avait dû intervenir en tant que puissance garante. La RTCN avait ensuite été fondée en 1983.

Cette opération, qui fut la première opération militaire turque à l’étranger depuis la proclamation de la République, faisait suite à deux décennies de violence intercommunautaire au cours de laquelle des Chypriotes turcs avaient été pris pour cibles par les milices pro-indépendance chypriotes grecques sous le régime colonial britannique. Après l’indépendance, les Chypriotes turcs furent confinés dans des enclaves, à partir de 1963, pour se protéger contre les milices grecques.

Les décennies qui ont suivi ont vu plusieurs tentatives de résolution du conflit, toutes se soldant par un échec. La dernière en date, organisée avec la participation des pays garants – la Turquie, la Grèce et le Royaume-Uni – s’est achevée en 2017 en Suisse.

En 2004, lors de deux référendums, un plan du Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, avait été accepté par les Chypriotes turcs mais rejeté par les Chypriotes grecs.

Les discussions avaient alors porté sur un modèle fédéral fondé sur l’égalité politique des parties turque et chypriote grecque, mais le rejet d’une telle solution par les Chypriotes grecs avait conduit à l’émergence d’autres modèles.

Dans un rapport récent, le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, a également déclaré que de « nouvelles idées » pourraient être nécessaires pour une solution durable sur l’île.

Ressources naturelles en Méditerranée orientale : une source de conflits

Si la Grèce s’oppose aussi violemment à la réunification de l’île de Chypre, c’est qu’il y a une raison derrière : d’importantes réserves de ressources naturelles en Méditerranée orientale.

Cette nouvelle de « l’un des plus grands gisements de gaz naturel découverts à travers le monde ces deux dernières années » dans les eaux chypriotes par le géant pétrolier américain ExxonMobil a initialement suscité de l’espoir pour la réunification de l’île chypriote. Car qui dit ressources naturelles dit croissance pour les pays de la région. Mais les intérêts économiques dans la région et l’intervention d’acteurs étrangers sur la question empêchent tout rapprochement entre les deux pays.

Si selon la Turquie le produit de l’exploitation de ces ressources d’hydrocarbures doit être équitablement partagé entre les Chypriotes turcs et les Chypriotes grecs, pour le Secteur chypriote grec, il faut d’abord que le « problème chypriote » soit résolu avant que la question du partage soit abordée.

C’est ainsi que les parties turque et grecque de l’île ont des revendications contradictoires sur l’étendue des zones économiques exclusives (ZEE) et donc celle des zones à exploiter pour les ressources naturelles.

En fin de compte, plutôt que d’être une excellente nouvelle, la découverte des gisements de gaz a même exacerbé le conflit chypriote de plusieurs décennies.

La Grèce à la merci de l’Union européenne

Si la Turquie et la Grèce n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente malgré leur proximité culturelle et géographique, c’est aussi parce qu’il y en a ceux qui sont contents de cette division.

Les Grecs avaient accueilli avec joie l’adhésion de leur pays à la zone euro. Néanmoins, cela ne leur a pas permis d’éviter la pire crise économique de leur histoire. La crise financière ayant débuté en 2008 liée à l’emballement de la dette publique de la Grèce a créé inquiétudes et panique chez les Européens. Pour éviter que la crise n’atteigne d’autres pays européens comme le Portugal et l’Espagne, qui sont eux aussi en difficulté financière, les pays de la zone euro et le FMI ont décidé d’aider la Grèce avec l’octroi de 260 milliards d’euros depuis 2010.

Le témoignage ironique d’une citoyenne grecque, Anastasia, 45 ans, après cette aide européenne résume un peu le contexte : « Alors, Macron, il vient sauver la Grèce ou la racheter ?».

En effet, devenue complètement dépendante des fonds structurels européens, la Grèce a également perdu son indépendance dans sa politique étrangère. Exerçant de plus en plus de pression sur la Grèce, l’UE influe aujourd’hui sur ses décisions importantes. C’est d’ailleurs ainsi que l’administration chypriote grecque a déjà signé ces dernières années des contrats d’exploration en Méditerranée orientale avec des géants des hydrocarbures.

L’UE tente également d’intimider la Turquie pour stopper ses activités d’exploration de ressources naturelles en Méditerranée orientale. Le 15 juillet, l’UE a annoncé amputer la Turquie de 145,8 millions d’euros d’aide de pré-adhésion, et invité la Banque européenne d’investissement (BEI) à revoir les conditions pour l’octroi de ses financements à Ankara. Or la Turquie ne cédera pas aux chantages et menaces illégitimes de l’UE : Elle va poursuivre, et même « renforcer » les forages gaziers au large de Chypre.

Evaluant la décision de sanctions adoptée par l’UE contre la Turquie, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a déclaré : « Ce serait prendre cette affaire trop au sérieux de les qualifier de sanctions. Il n’y a pas lieu de la prendre trop au sérieux », ajoutant que la Turquie avait trois navires de forage en Méditerranée orientale et qu’un quatrième navire y sera envoyé.

Ce qui est certain, c’est que l’UE ne pourra pas aller trop loin dans ces intimidations au prix de mettre en péril l’accord Turquie-UE sur les migrants, ce qui ouvrira leurs portes à plusieurs millions de réfugiés syriens.

En conclusion, même si les déclarations du nouveau Premier ministre grec en faveur d’un rapprochement avec la Turquie sont encourageantes, le défi à relever reste de taille. Une chose est sûre : Nous avons récemment observé l’inefficacité de la « politique de la carotte ou du bâton » avec la Turquie qui a acheté les missiles S-400. Espérons que la Grèce aura le même courage d’affronter les pressions européennes pour s’allier avec la Turquie et ouvrir une nouvelle page dans ses relations avec son voisin turc.

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