S-400 : Comment la Turquie a prouvé au monde entier son indépendance vis-à-vis des Etats-Unis

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La livraison des S-400 russes en Turquie a enfin commencé après d’interminables polémiques et tensions. Si l’achat de ces missiles russes traduit un énorme succès diplomatique pour la Turquie qui a prouvé au monde entier qu’elle ne se pliera à aucune pression étrangère dans ses prises de décision, il représente aussi un « tournant » dans les équilibres géopolitiques mondiaux.

par Öznur Küçüker Sirene, 18/07/2019

La Turquie a réussi l’impensable : alors que même une superpuissance comme la Chine se plie aux pressions des Etats-Unis, la Turquie a acheté les S-400 russes sans céder aux ultimatums et menaces américaines. « La livraison de la première cargaison d’équipements du système de défense antiaérienne S-400 a commencé le 12 juillet à la base aérienne Murted à Ankara », a indiqué le ministère turc de la Défense dans un communiqué. Une fois les livraisons terminées, il y aura au total 120 missiles avec un système qui devrait être opérationnel d’ici le mois d’octobre.

Mais pourquoi l’achat des S-400 par la Turquie est-il un sujet qui occupe l’actualité mondiale depuis si longtemps ? Quelle est sa particularité ?

Tout d’abord rappelons brièvement les faits : Après de longs efforts pour acheter un système de défense aérienne des États-Unis sans succès, Ankara avait signé un contrat de 2,5 milliards d’euros en 2017 pour l’achat des S-400 russes.

Exerçant des pressions constantes sur la Turquie pour qu’elle renonce à l’acquisition des S-400 et qu’elle achète à leur place des missiles Patriot de fabrication américaine, les Etats-Unis ont menacé la Turquie de refuser de lui livrer des chasseurs F-35 et de lui imposer des sanctions économiques conformément à une loi adoptée par le Congrès américain en 2017.

Washington a officiellement lancé début juin un dernier ultimatum à Ankara, lui donnant jusqu’au 31 juillet pour renoncer à l’achat des missiles russes, sous peine d’être totalement exclu du programme F-35 auquel il participe. Néanmoins, la Turquie a rejeté cette énième mise en garde américaine concernant l’achat des S-400, appelant Washington à ne pas prendre de mesures susceptibles de « nuire aux relations bilatérales ».

Pour justifier leurs pressions, les Etats-Unis ont toujours argué que le système russe était incompatible avec les systèmes de l’OTAN et exposerait les F-35 à un possible subterfuge russe. La Turquie a toutefois souligné que les S-400 ne seraient pas intégrés aux systèmes de l’OTAN et ne constitueraient pas une menace pour l’alliance.

Or ces arguments américains ne sont que la partie visible de l’iceberg. L’achat des S-400 traduit en réalité la méfiance grandissante entre la Turquie et les Etats-Unis, le revirement dans la politique étrangère turque en faveur de nouveaux alliés et enfin l’échec diplomatique américain.

Méfiance grandissante entre deux alliés traditionnels

Les Etats-Unis et la Turquie sont des alliés traditionnels au sein de l’OTAN. Toutefois, il existe des divergences profondes entre les deux pays sur de nombreux dossiers : les deux principaux désaccords concernent le soutien des Etats-Unis aux YPG, branche syrienne du groupe terroriste PKK (reconnu comme une organisation terroriste par la Turquie, l’Union européenne et les Etats-Unis) malgré les avertissements de la Turquie. Les Etats-Unis ont également perdu leur crédibilité aux yeux de leur partenaire turc en refusant d’extrader Fethullah Gülen, chef de l’organisation terroriste FETÖ, ayant orchestré la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016.

Mais ce n’est pas tout : sur de nombreux autres sujets, les deux partenaires se positionnent dans des camps opposés avec les Etats-Unis privilégiant constamment leurs propres intérêts ainsi que ceux des pays tels qu’Israël, l’Arabie saoudite et l’Egypte qui poursuivent une politique hostile à la Turquie.

Pour citer quelques exemples de tensions entre les deux pays, on peut mentionner la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les Etats-Unis, l’opposition des Etats-Unis aux activités de forage de la Turquie en Méditerranée orientale pour défendre les intérêts des compagnies pétrolières américaines, le soutien américain au maréchal Haftar qui avait récemment menacé « les navires et intérêts turcs » en Libye ou encore les tentatives de Trump de dédouaner les responsables saoudiens dans le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi en Turquie.

Mutation de la politique étrangère turque

Les agissements irresponsables des Etats-Unis qui ne prennent jamais en considération les intérêts turcs -tout en prétendant que la Turquie reste encore un important allié de Washington-ont conduit la Turquie à chercher d’autres partenaires plus fiables. Dans le cadre de ce retournement d’alliance, elle s’est notamment dirigée vers la Russie et la Chine, et non plus vers l’Europe et les Etats-Unis.

La première preuve concrète de ce revirement stratégique fut le processus d’Astana où la Turquie a commencé à chercher des solutions au conflit syrien aux côtés des Russes et des Iraniens, ennemis jurés des Américains. Car pour la Turquie, ces deux alliés régionaux ont plus d’influence au Proche-Orient que les Etats-Unis.

Les Etats-Unis ne voient pas non plus d’un bon œil le rapprochement de la Turquie avec la Chine. Or grâce à une coopération qui se renforce de jour en jour avec la Chine, la Turquie cherche à diversifier ses alternatives économiques en profitant notamment de la nouvelle route de la soie et des capitaux chinois qui viennent avec elle.

Incompétence et échec diplomatiques des États-Unis

L’achat des S-400 par la Turquie représente beaucoup plus qu’une simple livraison d’armes : d’une part, il prouve que la Turquie est un pays libre, indépendant et souverain qui prend ses décisions toute seule sans être intimidée par les chantages de la première puissance mondiale. D’autre part, il met en lumière l’inefficacité de la politique de « carotte ou bâton » et donc la perte d’influence des Etats-Unis dans le monde.

Les médias français suivent de près les évolutions au sujet de l’achat des S-400 par la Turquie : pour certains médias, les S-400 représentent « l’arme de Moscou pour miner l’OTAN » alors que pour d’autres « la livraison d’armes russes en Turquie pourrait changer les équilibres mondiaux ».

Une chose est sûre : la tension liée à l’achat des S-400 par la Turquie ne s’explique pas uniquement par des arguments d’ordre militaire mais aussi et surtout par des défis d’ordre économique et industriel. En effet après cette vente, d’autres acheteurs potentiels peuvent suivre la Turquie, le premier État membre de l’OTAN à se tourner vers la Russie pour son arsenal militaire. Pire encore, les pays qui adopteraient le S-400 seraient incités à se fournir auprès des Russes pour le reste de leur dispositif de défense aérienne, ce qui aurait pour conséquence de faire perdre aux Américains d’importants marchés.

En conclusion, ce bras de fer américano-turc qui représente « un tournant » dans l’équilibre géopolitique international est loin d’être terminé. Alors que les yeux du monde entier se sont tournés vers les Etats-Unis pour apprendre la nature des représailles, les premières déclarations du président américain Donald Trump sont étonnantes. En effet Trump a reproché à son prédécesseur, Barack Obama, de ne pas avoir vendu à la Turquie la meilleure alternative américaine aux S-400 russes – les missiles Patriot. Il a déclaré que la Turquie avait, du coup, été « forcée d’acheter un autre système de missiles ». Espérons que le dossier S-400 sera ainsi clos et que la Turquie et les Etats-Unis trouvent de nouveaux terrains d’entente.

 

 

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