France : « crispations », « tensions » et « confusion » autour de la laïcité

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Dans un contexte politique particulier où la visibilité des communautés musulmanes reste source de perpétuels débats politiques et médiatiques, l’Observatoire de la laïcité, institution relevant du gouvernement français depuis 2013, dresse un état des lieux plutôt rassurant de la situation réelle sur le terrain, à l’occasion de la parution récente de son sixième rapport annuel.

« Les atteintes directes à la laïcité restent en réalité peu répandues au niveau national, et apparaissent pour la troisième année consécutive mieux contenues » explique le rapport relatif à la période 2018-2019.

Il précise que dans un « contexte qui persiste, fait à la fois d’inquiétude, d’émotion mais aussi de confusions entre ce qui relève de la laïcité et ce qui relève d’autres champs, dont le radicalisme violent et le terrorisme, il est plus indispensable que jamais de dresser l’état des lieux de la laïcité avec une grande rigueur d’analyse ».

Une étude scientifique pour mieux comprendre 

Pour ce faire, l’Observatoire, actuellement dirigé par Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, a procédé à « une importante enquête d’opinion » via l’institut ViaVoice et avec le soutien du Groupe Sociétés, Religions, Laicités (GRSL) du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS). 

Ainsi, si la définition actuelle de la laïcité « convient à une majorité des sondés (48%) », ils sont 29% à plaider pour une « définition plus restrictive » et seulement 14% à la vouloir plus ouverte. Pour autant, ils sont 20% à juger que la laïcité est bien appliquée par les autorités. 

S’agissant des fonctions protectrices de la laïcité, l’enquête met en lumière une différence significative entre les réponses fournies par les croyants, selon leur appartenance religieuse. 

« D’une part 72% des protestants et 60% des catholiques » estiment « que la laïcité protège en théorie les pratiquants », tandis que seulement « 45% des musulmans » considèrent qu’elle les protège.

L’Observatoire de la laïcité justifie cet écart par les « discriminations » subies par les communautés musulmanes en France. 

« 50% des musulmans citent les discriminations que subissent les citoyens en raison de leur religion supposée parmi les principaux enjeux liés à la laïcité, contre seulement 35% des catholiques et 33% des protestants » explique le rapport annuel 2018-2019. 

Et pour cause, la réponse à cet écart se trouve dans la suite de l’enquête. Les français sont 49% à déplorer qu’on « ne parle de laïcité qu’à travers l’Islam » et 60% qu’on n’en parle « qu’à travers la polémique ». 

Laïcité et musulmans 

Le sujet de l’Islam fait régulièrement les gros titres dans la presse, dès lors qu’il s’agit d’évoquer des sujets épineux, tels que les repas de substitution dans les cantines scolaires, le port du voile dans la rue ou en entreprise, ou encore depuis quelques années, le « burkini ». 

Derrière ces sujets de société, se dissimule en réalité une problématique importante dans l’Hexagone, celle de la visibilité des communautés musulmanes et de la place qui leur est accordée.

L’Observatoire indique dans son rapport que certaines thématiques au sujet desquelles les politiques ou les médias se retranchent derrière la laïcité, ne relèvent pas de ce principe fondamental. 

Ainsi, depuis les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015, la France a été le théâtre de débats ubuesques.

Des agents aéroportuaires se sont vus retirer leurs accréditations en raison du port de la barbe, des jeunes filles ont été convoquées par leur hiérarchie dans plusieurs collèges et lycées pour avoir porté des jupes longues, ou encore plus récemment, une élue de la commune d’Argenteuil (Ile de France), a obligé une jeune femme à ôter son voile pour pouvoir procéder à son mariage civil. 

Aucun de ces faits, ne relève d’une quelconque atteinte au principe de laïcité mais c’est pourtant la raison qui a été systématiquement invoquée pour justifier les décisions prises à l’encontre de citoyens dont le seul point commun est d’être musulman. 

Dans une tribune commune publiée en mars dernier, l’avocat Asif Arif et le conseiller municipal de Saint-Denis Madjid Messaoudene avaient pointé du doigt le fait que cette cristallisation collective notamment sur la question du foulard des femmes n’a rien à voir avec le principe de laïcité. 

«Il n’existe aucune violation de la laïcité dans ce domaine, puisque la laïcité de l’Etat y est totalement étrangère », avaient-ils martelé après avoir précisé que « le féminisme sélectif, visant à ne défendre la femme que lorsqu’elle n’est pas voilée, semble davantage relever de la discrimination que de la volonté affichée de soutenir les femmes». 

– Militantisme contre le dévoiement de la laïcité 

L’instrumentalisation de la laïcité à des fins d’exclusion est évidemment un fait dénoncé par les associations et personnalités issues du monde militant. 

Pour Fatih Karakaya, militant contre l’islamophobie et ancien directeur de l’Organization of Racism and Islamophobia Watch (ORIW), « la laïcité devient un outil d’exclusion d’une partie des citoyens ». 

Il explique avoir le sentiment que la laïcité est appliquée de manière plus « stricte » aux musulmans et en toutes circonstances, y compris dans le domaine privé. 

De son côté, Mehdi Chebaïki, chroniqueur radio et porte-parole du mouvement Citoyen contre les Discriminations dans les Médias (CDM), estime qu’au regard des chiffres publiés dans le rapport annuel de l’observatoire de la laïcité « il est clair qu’à force de chercher à manipuler l’opinion publique en mettant des sujets secondaires au premier plan médiatique, les gens finissent par comprendre qu’il y a anguille sous roche ». 

Il dénonce le « décalage entre les moyens de propagande déployés par une certaine classe politico-médiatique dominante contre une minorité religieuse » et considère que « les rédactions nationales ont été éduquées à surréagir dès lors qu’un musulman ici ou là semblerait vouloir s’attaquer à la laïcité ». 

Selon ce militant « l’Islam et les musulmans sont devenus des sujets de consommation courante du « fast-food » journalistique qui permet de remplir à moindre frais, sans travail ni vérifications ». 

Ce constat semble largement partagé par l’Observatoire de la laïcité lui-même puisque parmi les nombreuses formations qui sont proposées et mentionnées au cœur de son rapport annuel, figurent des cessions destinées aux journalistes, considérés dans l’Hexagone comme le quatrième pouvoir. AA

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