Zone de sécurité en Syrie : victoire ou piège pour la Turquie ? (étude)

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par Öznur Küçüker Sirene, 15/08/2019

La Turquie et les États-Unis avaient lancé des négociations en vue de la création d’une zone de sécurité à proximité de la frontière turque dans le nord de la Syrie, à la suite de la décision des Etats-Unis de retirer la plupart de ses troupes dans le pays fin 2018. Les négociations s’avérant particulièrement longues, le ministère turc des Affaires étrangères avait annoncé que si les efforts pour trouver un terrain d’entente avec les États-Unis s’avèrent infructueux, la Turquie devra créer seule une zone de sécurité en Syrie.

Le 7 août, la Turquie et les Etats-Unis sont enfin convenus d’établir conjointement une zone de sécurité dans le nord de la Syrie. Cette décision a été prise après trois jours d’intenses négociations entre Ankara et Washington pour éviter une nouvelle opération militaire turque à l’Est de l’Euphrate, comme annoncé par le président turc Recep Tayyip Erdoğan.

Une délégation américaine s’est également rendue à Şanlıurfa afin de créer un centre d’opérations conjointes en Turquie pour coordonner et gérer la mise en place de la zone de sécurité.

Si à première vue cet accord entre la Turquie et les Etats-Unis peut paraître comme une nouvelle victoire pour la Turquie, il peut en effet présenter des avantages tout comme des risques.

La zone de sécurité proposée depuis 2011 par Erdoğan

La création d’une zone de sécurité à la frontière turque dans le nord de la Syrie n’est pas une idée nouvelle. Le président Erdoğan la préconise depuis 2011.

Une telle zone de sécurité répondrait premièrement aux préoccupations de la Turquie en termes de sécurité nationale. Elle créerait en quelque sorte un « tampon » entre la frontière turque et les YPG, la branche syrienne du groupe terroriste PKK, à l’est de l’Euphrate en Syrie, jusqu’à la frontière irakienne.

Mais ce n’est pas tout : cette « zone de sécurité » aura également vocation à devenir, à terme, un « couloir de paix » où pourraient s’installer les 3,6 millions de réfugiés syriens que la Turquie a accueillis sur son sol depuis l’éclatement du conflit syrien. Si ces réfugiés bénéficiant d’une « protection temporaire » en Turquie étaient censés retourner dans leur pays une fois le conflit terminé, la prolongation de la guerre syrienne a changé le regard sur la question. Effectivement, le président Erdoğan avait déclaré avoir octroyé jusqu’à présent plus de 33 milliards de dollars en dépenses de logement, éducation et soins de santé pour les réfugiés.

Avant la création de la zone de sécurité, les deux opérations militaires de la Turquie en Syrie, à savoir le Bouclier de l’Euphrate et le Rameau d’Olivier ont permis de libérer certains territoires syriens, des organisations terroristes, ce qui a conduit un grand nombre de Syriens à rentrer chez eux. C’est ainsi que selon les données des autorités turques, 40 574 réfugiés syriens ont quitté la Turquie pour retourner vivre dans leur pays. La majorité d’entre eux se sont installés dans les zones sécurisées à Idlib.

Ces chiffres devraient considérablement augmenter après la création de zone de sécurité en Syrie.

Si tout laisse à penser que cet accord conclu avec les Etats-Unis est une nouvelle victoire diplomatique turque, il existe néanmoins d’importants risques et dangers à prendre en considération par les autorités turques.

Premièrement, il existe encore des zones d’ambiguïtés sur les détails de ce projet de création d’une zone de sécurité : sa profondeur et les forces qui en auraient le contrôle sont les deux principaux points de divergences entre la Turquie et les Etats-Unis. Ankara réclame le contrôle exclusif sur une bande d’au moins 30 km de profondeur d’où les YPG devraient se retirer, bien plus que la formule proposée par Washington. Il ne faut pas oublier non plus que les Etats-Unis avaient pour objectif de mettre en place une telle zone de sécurité sous le contrôle de troupes de l’OTAN et / ou de troupes franco-britanniques.

Ensuite, il n’est pas encore clair si on peut faire confiance aux Etats-Unis dans leur engagement dans ce projet. De l’emprisonnement du pasteur américain Andrew Brunson en Turquie à l’achat des missiles russes S-400 par la Turquie malgré les mises en gardes américaines, les relations entre les deux pays ont connu d’importantes crises ces dernières années. D’ailleurs la zone de sécurité n’a pas la même signification pour les deux alliés de l’OTAN : si pour Ankara ce serait un moyen de protéger la frontière turque des menaces de l’organisation terroriste YPG, pour Washington c’est au contraire un moyen de protéger les YPG -qu’ils considèrent comme des alliés dans la lutte contre Daech -des opérations militaires turques dans la région. 

En conclusion, la Turquie avance lentement mais sûrement dans sa coopération avec les Etats-Unis, tout en restant prudente. C’est d’ailleurs pour cette raison que le ministre turc de la Défense, Hulusi Akar, a récemment déclaré qu’en cas d’échec de l’accord turco-américain sur la création d’une zone de sécurité en Syrie, la Turquie a « des plans alternatifs ». « Appelons cela un plan B ou un plan C, si les choses ne fonctionnent pas, nous recourrons à des activités et des actions unilatérales dans le nord de la Syrie », a-t-il souligné. Reste donc à voir si les Etats-Unis tiendront cette fois-ci leur promesse afin d’ouvrir une nouvelle page dans leurs relations avec la Turquie.

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