La France au Sahel : plus de soldats pour plus d’intérêts économiques ?

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par Öznur Küçüker Sirene, 15/01/2020

 

Après s’être réuni le 13 janvier à Pau avec les dirigeants des pays G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), le président français Emmanuel Macron a annoncé l’envoi de 220 soldats français supplémentaires au Sahel, qui viendront renforcer les troupes françaises de Barkhane, déjà fortes de 4 500 hommes. L’objectif annoncé est de combattre « la menace terroriste » dans cette région semi-aride située juste en dessous du désert du Sahara et en proie à l’insécurité depuis 2012.

Au départ, les troupes françaises venues au secours des Maliens faisant face aux rebelles touaregs qui tentaient de prendre le contrôle du nord du pays à travers « l’opération Serval » étaient bien accueillies. Elles étaient saluées comme des héros en 2013 pour avoir aidé à empêcher l’insurrection d’atteindre la capitale Bamako.

Or sept ans plus tard, la situation en matière de sécurité s’est détériorée et la légitimité de la présence française est de plus en plus remise en question.

Aujourd’hui, l’intervention française au Sahel suscite une vague d’indignation chez les populations locales qui s’interrogent sur les véritables intentions de l’Hexagone dans cette région du monde.

Sentiment anti-français

Malgré la présence française au Sahel pour soi-disant « combattre le terrorisme », l’armée nigérienne vient de subir ses plus lourdes pertes à Chinagoder avec au moins 89 soldats tués dans un camp militaire à la veille du sommet qui a réuni en France cinq chefs d’État du Sahel et le président Macron. De plus, cette attaque est survenue un mois après celle d’Inates le 10 décembre, dans la même région de Tillabéri, qui avait couté la vie à 71 soldats.

Les attaques consécutives dans les pays du Sahel en raison de la menace terroriste persistante conduisent les populations locales à se demander si la présence de forces extérieures dont notamment celle des soldats français n’a pas aggravé la situation.

Interrogations qui se transforment en manifestations au Mali, au Burkina et au Niger notamment, contre l’ancienne puissance coloniale qui n’est plus désirée dans ces pays. Par exemple, le 10 janvier, quelques jours avant la réunion de Macron avec les dirigeants de Sahel, des discours anti-français résonnaient dans le rassemblement des centaines de personnes au centre de Bamako au Mali. Les manifestants se plaignaient du fait que « c’est la France qui élit tous les présidents africains qui sont à la merci de la France » ou que malgré tout ce monde déployé sur le territoire de leur pays, les terroristes « viennent et font ce qu’ils veulent ».

Néanmoins, au lieu d’entendre ces critiques fondées, le président Macron préfère dénoncer des « puissances étrangères » qui, selon lui, alimentent ce genre de discours anti-français. En avançant l’argument selon lequel 41 militaires français ont été tués au Sahel depuis 2013, le président français rassure les pays du Sahel que la France n’est là que pour « la sécurité et la stabilité ».

Intérêts économiques et géostratégiques

Le revers de la médaille est pourtant très différent. L’insécurité persistante au Sahel est également grandement liée à l’instabilité qui règne en Libye, provoquée par l’intervention de la France même dans ce pays en 2011 -un argument de plus qui décrédibilise la présence française au Sahel-. Neuf ans après cette intervention qui a mis le pays dans un chaos total, la France renforce sa présence militaire au Sahel pour être encore une fois proche de la Libye possédant les plus importantes réserves de pétrole en Afrique et les neuvièmes dans le monde avec 41,5 milliards de barils.

Une autre raison qui explique la présence française au Sahel est sans aucun doute d’ordre économique. La France cherche les moyens de défendre ses intérêts face à de nombreux pays tels que la Chine, le Canada ou les pays du Golfe qui investissent de plus en plus pour exploiter les ressources sahéliennes. Par exemple, selon le directeur de l’Observatoire du nucléaire, Stéphane Lhomme, la présence française au Mali s’explique par une volonté de « sécuriser l’approvisionnement des centrales françaises en uranium : ce dernier est extrait dans les mines du nord du Niger, zone désertique seulement séparée du Mali… par une ligne sur les cartes géographiques ».

Avec ses troupes dans la région, la France vise également à protéger les intérêts économiques de nombreuses entreprises françaises implantées au Sahel. On peut citer à titre d’exemple le groupe Orano présent au Niger depuis un demi-siècle pour exploiter l’uranium et les sites miniers du pays ou encore BNP Paribas présent au Mali depuis une dizaine d’années au travers de la filiale BICIM.

En conclusion, alors que les médias occidentaux ne cessent de condamner le déploiement des soldats turcs en Libye à la demande du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj reconnu par la communauté internationale, la France continue à renforcer sa présence militaire à l’étranger et ce, malgré une forte contestation populaire. Même si Emmanuel Macron avance l’argument selon lequel « ce sont les dirigeants du Sahel eux-mêmes qui demandent à la France d’être là », cette défense ne convainc plus personne. La militante suisso-camerounaise Nathalise Yamb ne souhaite qu’une seule chose : « le démantèlement des bases militaires françaises qui, sous le couvert d’accords de défense bidons, ne servent qu’à permettre le pillage de nos ressources, l’entretien de rébellions, l’entraînement de terroristes et le maintien de dictateurs à la tête de nos États ».

Mais la France aura-t-elle le courage d’avouer ses véritables intentions au Sahel avant de condamner l’action d’autres puissances dans le monde ?

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