Les Turcs de France ne sont ni communautaristes ni séparatistes (étude)

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par Öznur Küçüker Sirene, 19/02/2020

 

Le 18 février, nous lisons dans un article signé Arianne Bonzon sur le site Slate.fr que « le président Macron veut lutter contre les ingérences de la Turquie en France » comme il avait promis, fin janvier, aux quelques 200 participant(e)s du dîner annuel du Crif arménien (CCAF) dont il était l’invité d’honneur.

Or le premier paradoxe commence étonnamment dès le premier paragraphe de l’article : comment vouloir lutter contre « le communautarisme et les ingérences étrangères » tout en essayant de plaire à une communauté (arménienne) qui défend corps et âme les intérêts de l’Arménie et des Arméniens en France ? Annoncer cette « bataille contre le communautarisme » dans le dîner annuel d’un conseil « communautariste » montre clairement toute la schizophrénie de la politique macronienne.

Il y a un facteur qui explique cette nouvelle manœuvre politique : l’approche des élections municipales et la pression de la droite sur Macron qualifié de trop laxiste au sujet du « communautarisme ».

Si le choix du moment de l’annonce de la lutte contre le communautarisme (lors du dîner du CCAF) n’est pas anodin, le premier endroit où Macron s’est déplacé pour en fournir les détails n’est pas un hasard non plus (Mulhouse, une ville à forte communauté franco-turque). Le message est clair : la Turquie et les Franco-Turcs seront dans le collimateur du gouvernement de Macron.

C’est un choix tout à fait incompréhensible et motivé uniquement par des choix politiques de Macron sachant que les près de 700.000 Turcs en situation régulière en France sont parfaitement bien intégrés dans le pays, connus comme des profils travailleurs qui ne causent pas de soucis en termes de délinquance ni de radicalisme religieux.

Le cas de l’enseignement du turc et de l’ouverture des écoles turques

Une partie de la lutte contre le communautarisme se concentrera sur l’enseignement de la langue turque au sein des établissements publics français. Dans le cadre des Elco (enseignement de langue et de culture d’origine) mis en place dans les années 1970, la Turquie avait la possibilité d’envoyer des enseignants en France pour que les enfants et adolescents franco-turcs puissent apprendre le turc.

Or lorsque les enseignants ont commencé à être suspectés d’entretenir des liens avec le parti au pouvoir en Turquie, les exigences concernant leur choix ont été durcis avec la maîtrise obligatoire du français comme condition. Aujourd’hui sous prétexte que la Turquie ne respecterait pas les conditions de la réforme des Elco, le pays risque de ne plus pouvoir envoyer de fonctionnaires en France. À ce propos, Emmanuel Macron a indiqué que « si aucune solution n’est trouvée avec la Turquie », Paris mettra fin au protocole pour trouver ses propres enseignants et son propre système d’apprentissage du turc.

Rappelons également que quand la Turquie avait eu l’initiative d’ouvrir des écoles turques en France, le ministre français de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer s’y était opposé avec virulence avec ces propos : « Je lui dis non parce que je pense qu’aujourd’hui nous avons trop de gestes inamicaux qui nous viennent de la Turquie. […] Si nous avions un Etat neutre sur le plan idéologique et religieux, qui ne cherche pas ces logiques d’expansion, bien entendu, il y a toujours des possibilités de discuter. […] Mais ça n’est pas la situation que nous avons aujourd’hui ».

Contrôler et restructurer « l’Islam de France »

Un autre domaine important qui sera concerné par cette initiative de « lutte contre le communautarisme » est sans aucune ambiguïté la pratique de l’Islam sur le sol français. Les mosquées et la gestion des mosquées seront désormais surveillées de près pour observer le profil des imams ainsi que le financement des lieux de culte. 

Dans le cadre son plan déjà annoncé pour « restructurer l’Islam de France », Macron a annoncé à Mulhouse la fin progressive du « système des imams détachés », une mesure qui vise plus particulièrement la Turquie, le Maroc et l’Algérie qui envoient des imams parfois pour des périodes allant jusqu’à 4 à 5 ans.

A la place de ces imams seront nommés ceux « organisés, formés et certifiés » par le Conseil français du culte musulman (CFCM) à la demande du ministre de l’Intérieur, Castaner.

En fin de compte, nous pouvons clairement remarquer que le terme « communautarisme » a vite été remplacé par « le séparatisme islamiste » par Macron lorsqu’il s’est rendu compte de l’ampleur de la définition du terme qui comprend toutes autres communautés que les communautés musulmanes (ce qui le mettrait mal à l’aise). Il est donc clair que la lutte concerne uniquement l’Islam et le terme « ingérences étrangères » fait référence à la Turquie avec le président Recep Tayyip Erdoğan qui poursuit une politique de « soft power » brillante dans différentes parties du monde.

Il est étonnant que dans un pays qui se déclare être un modèle de démocratie et de droits de l’homme, les différences sont autant combattues avec une hystérie de voir d’autres pays « contrôler » les jeunes et adultes.

N’oublions pas de rappeler que dans le même temps, la Turquie présentée comme « une dictature islamo-conservatrice » par les médias et certains responsables français abrite huit lycées bilingues francophones : cinq à Istanbul, un à Ankara et deux à Izmir et ce, depuis de longs siècles.

Drôle de conception de la démocratie et de la dictature et encore un paradoxe à la française qui fait réfléchir…

 

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