La Grèce s’appuie-t-elle sur la France dans son hostilité envers la Turquie ?

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par Öznur Küçüker Sirene

Alors que le monde est en proie à une pandémie ayant tué près de 400.000 personnes en quelques mois, les tensions économiques et politiques s’intensifient dans le monde. De nombreuses crises régionales qui étaient en second plan pendant la gestion de la crise liée au coronavirus refont surface comme celle entre la Turquie et la Grèce au sujet de la question migratoire ainsi que le contrôle des eaux territoriales.

Le ton est monté entre les deux pays lorsque le ministre grec de la Défense, Nikolaos Panagiotopoulos, a déclaré le 4 juin que « la Grèce est prête à tout, y compris à une action militaire contre Ankara pour protéger ses droits souverains » dans un entretien à la chaîne de télévision Star Channel. D’autres types de provocations se sont ajoutés à cette déclaration comme le hissage d’un drapeau byzantin sur la mosquée de Tuzla à Larnaka dans le secteur chypriote grec.

Dans un tel contexte où la Turquie mène avec succès des actions militaires en Libye, en Syrie et en Irak et où tous les pays du monde sont économiquement déstabilisés, il serait erroné de penser que la Grèce agit et prend ses décisions unilatéralement. La preuve c’est la lettre adressée le 3 juin par le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis aux dirigeants de l’Union européenne à propos de ce qu’elle perçoit comme des « provocations » de la part de la Turquie. Il est clair qu’Athènes compte sur le soutien économique, diplomatique voire militaire des autres pays de l’UE en cas d’un éventuel « conflit armé » avec la Turquie.

Or lorsqu’on analyse attentivement les positions des différents pays européens vis-à-vis de la Turquie le seul pays qui affiche régulièrement et explicitement sa solidarité envers la Grèce est bien la France. Dans l’hypothèse d’une escalade de la tension entre la Turquie et la Grèce, il est évident que des pays tels que l’Italie et l’Espagne auxquels la Turquie a généreusement offert des aides médicales pendant la crise sanitaire liée au coronavirus ne prendront pas position contre la Turquie. Nous nous pencherons ainsi dans cette étude sur les différentes questions au sujet desquelles la Grèce et la France se solidarisent sans prendre en considération les intérêts et droits de la Turquie.

Crise des migrants

La Turquie avait averti plusieurs fois les pays de l’Union européenne sur la nécessité de soutenir son opération militaire « Source de Paix » à Idlib afin d’éviter un nouveau drame humanitaire dans ce dernier bastion de l’opposition mais aussi une nouvelle vague de migrants que la Turquie ne pourrait assumer toute seule. Rappelons que la Turquie accueille à elle seule plus de 3,6 millions de réfugiés syriens et la crise à Idlib a intensifié la pression migratoire à la frontière turco-syrienne.

Or au lieu de soutenir la Turquie dans sa lutte contre le terrorisme des YPG / PKK en Syrie mais aussi ses efforts de stabilité et de paix dans la région avec la création d’une zone de sécurité, la France qui a même accueilli à l’Elysée des responsables des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) composées majoritairement des éléments des YPG l’a condamnée « très fermement » et l’UE a appelé la Turquie à « cesser l’opération militaire en cours ».

Suite à ce manque de soutien et la mort de 33 militaires dans des frappes du régime de Bachar al-Assad, la Turquie a décidé d’ouvrir les portes de l’UE aux migrants, avec plusieurs milliers de personnes voulant se rendre dans l’UE qui ont afflué vers la frontière turco-grecque.

Encore une fois, au lieu d’essayer de comprendre la position de la Turquie, les pays de l’UE ont « rejeté fermement l’usage par la Turquie de la pression migratoire à des fins politique » en affichant leur solidarité avec la Grèce qui a pourtant fait usage des méthodes les plus inhumaines et dégradantes pour repousser les migrants à sa frontière ou en mer Egée.

Le ministre français des Affaires étrangères Jean Yves Le Drian a même qualifié la situation de « chantage absolument inacceptable » en reprochant au gouvernement d’Ankara « d’instrumentaliser les réfugiés et migrants déjà présents sur son territoire ». En France, le 7 mars, les militants de Génération Identitaire ont organisé une manifestation devant l’ambassade de Turquie à Paris pour afficher leur « soutien au peuple grec ».

Désaccords en Méditerranée orientale

En dehors de la question migratoire, les ressources naturelles de la Méditerranée orientale sont également source de conflits entre la Turquie et la Grèce. La tension est devenue plus palpable avec la participation d’autres Etats dans la crise, dont notamment la France.

Les succès militaires et diplomatiques de la Turquie en Libye qui ont fait évoluer le cours du conflit libyen en faveur du gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l’ONU ont commencé à déranger la Grèce mais aussi la France ayant des intérêts économiques dans la région.

Suite à un accord de coopération sécuritaire et militaire et de délimitation des espaces maritimes, signé entre la Turquie et la Libye ; l’Égypte, les Émirats Arabes Unis, la France, la Grèce et l’Administration chypriote grecque (ACG) ont diffusé une déclaration commune condamnant cet accord en ingérant ainsi dans les affaires internes de la Libye.

Or tout indique que les pays qui soutiennent le chef de guerre de l’Est libyen Khalifa Haftar (en train d’essuyer des échecs considérables en Libye) pour exploiter les richesses du pays mais aussi poursuivre leur stratégie en Méditerranée orientale sont déjà des perdants. Le président Recep Tayyip Erdoğan a récemment déclaré que l’objectif de la Turquie était de prendre le contrôle de Syrte et des régions environnantes riches en pétrole, tout en destituant Haftar et l’excluant du processus.

Lors d’un entretien du 8 juin, Erdoğan et son homologue américain Donald Trump sont convenus de « poursuivre leur coopération étroite » en Libye. Suite à ces développements, le magazine Le Point connu pour son opposition au président Erdoğan a même vanté la victoire de la Turquie en Libye avec un article intitulé « Erdogan dame le pion à Macron en Libye ».

En conclusion, que ce soit dans sa politique en Syrie que dans sa stratégie en Libye, la Turquie n’a pas été soutenue par la France qui se positionne comme un adversaire dans ces régions plutôt qu’un partenaire d’Ankara. Le soutien explicite de Paris envers la Grèce conduit ce pays à hausser le ton contre la Turquie en comptant sur le soutien de l’Union européenne, dont notamment la France. Or la coopération qui se profile entre la Turquie et les Etats-Unis ainsi que l’évolution de l’UE dans l’après-coronavirus avec de nouvelles crises économiques et politiques à l’horizon modèleront sans aucun doute l’approche européenne envers la Grèce qui sera de plus en plus isolée dans ses choix et actions.

Si un « conflit armé » est complètement improbable entre deux alliés de l’OTAN, la Grèce a tout intérêt à améliorer rapidement ses relations avec son voisin turc qui ne laissera certainement pas inactive face aux nombreuses provocations. De son côté, la France aussi devrait revoir sa politique étrangère vis-à-vis de la Turquie, un allié historique. Pour un rapprochement turco-français, le directeur adjoint de l’IRIS, Didier Billion, recommande que « la Méditerranée orientale, notamment la Syrie, Chypre ainsi que la Libye cessent d’être des théâtres d’opposition voire de ‘conflits indirects’ entre la France la Turquie, et qu’« un partenariat s’établisse également en Afrique entre les deux pays ».

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