« La France ne semble pas disposer d’une stratégie d’ensemble en Méditerranée orientale » (Entretien)

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L’exécutif français ne comprend pas les considérations stratégiques et sécuritaires de la Turquie, et ne dispose d’aucune stratégie géopolitique de long-terme au Proche-Orient, notamment en Méditerranée orientale, selon le directeur adjoint de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), interrogé par l’Agence Anadolu.

Didier Billion, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient pour le Think-tank basé à Paris, a également déploré l’absence de coopération bilatérale franco-turque, notamment sur les ressources énergétiques.

– La reconnaissance du prétendu « génocide arménien » : un point de rupture

Interrogé sur l’apparition fréquente de tensions diplomatiques entre la France et la Turquie au cours des années passées, vis-à-vis notamment de la Méditerranée orientale, de la Syrie à la Libye en passant par Chypre, le spécialiste déplore d’abord un manque de confiance dans les relations bilatérales. Les relations bilatérales s’étaient fortement détériorées, lorsqu’en 2001, le Parlement français avait adopté une loi relative à la reconnaissance d’un prétendu « génocide arménien ».

Selon Billion, « Un ressort a été cassé » dans la confiance entre les deux pays, à la suite de cet événement qu’il avait déploré :
« J’étais contre cette reconnaissance, et je me suis opposé à la pénalisation d’une non-reconnaissance en l’exprimant publiquement », se souvient le chercheur français, déplorant le dévoiement de la fonction des parlementaires, à des fins politiques, par des législateurs français, prétendant écrire l’histoire, a fortiori celle d’un État tiers.

Selon Billion, le deuxième point de rupture a été le quinquennat du Président français, Nicolas Sarkozy, celui-ci ayant été « arrogant, méprisant », vis-à-vis de la Turquie, le chercheur faisant notamment référence à « la question de l’éventuelle intégration de la Turquie à l’UE », et à l’attitude hostile du président français à cette perspective.

Pour le spécialiste, ces deux facteurs « ont été deux coups sévères dans les relations bilatérales France-Turquie, ou Turquie-France ! Ils ont fait disparaître le climat de confiance, qui n’a jamais pu être totalement rétabli », déplore-t-il.

– L’absence de stratégie française de long-terme au Moyen-orient, est problématique

Le quinquennat du Président François Hollande a permis « d’améliorer un peu » les relations bilatérales, selon Didier Billion. « Le Président Hollande s’était personnellement déplacé à Ankara pour une visite officielle. Cela avait permis de renouer des relations plus sereines », estime le directeur adjoint de l’IRIS, qui déplore cependant le manque de stratégie globale française en matière de politique étrangère, notamment sous la Présidence de Hollande. « Comme sur tous les dossiers extérieurs, François Hollande n’avait pas de vision d’ensemble », selon Billion, qui déplore également le manque d’initiative au sein de l’exécutif français qui aurait pu permettre de réactiver « une véritable coopération » entre les deux pays. Le spécialiste cite l’exemple de la situation politique et militaire en Syrie, dans le cours des mouvements de contestation dans les mondes arabes, surgis en 2011. Il a rappelé que la Turquie et la France ont, toutes deux, appelé à la transition démocratique du pouvoir et au départ du président syrien Bachar Al-Assad dès le début des révoltes dans le pays du Levant.

Billion déplore une nouvelle fois le manque d’approche globale par l’exécutif français, notamment en Méditerranée orientale. « La France n’a pas une vision d’ensemble en Syrie où, elle a agi de façon émotive », note le spécialiste français, faisant référence au manque de stratégie efficace dans le soutien à l’opposition syrienne, ainsi qu’à l’assistance française apportée aux YPG, la branche syrienne de l’organisation terroriste PKK.

– « Macron a été extrêmement sévère vis-à-vis de la Turquie »

Estimant que l’absence de stratégie française de long-terme dans les Affaires étrangères s’est poursuivie sous la Présidence d’Emmanuel Macron, Didier Billion a ajouté que le Président français avait fait preuve de « mécompréhension des intérêts stratégiques et vitaux turcs », notamment sur la question du soutien français aux YPG.

« On peut comprendre la colère de la Turquie ! Toutes ses critiques vis-à-vis de l’exécutif français », confie le chercheur français. « On peut comprendre que la Turquie considère les YPG terroristes, comme le PKK », déclare Billion, précisant qu’il s’agit d’intérêts stratégiques pour la Turquie et rappelant que « la France se trouve à 4000 kilomètres de la Syrie, alors que la Turquie est directement affectée » par le développement des événements chez le voisin syrien.

Billion rappelle par exemple que « la Turquie accueille plus de 3,6 millions réfugiés syriens », et note l’important bilan humain du terrorisme en Syrie mais aussi en Turquie, expliquant que la France avait été touchée par le terrorisme « mais dans une moindre mesure en comparaison à la Turquie ».

En 2015 et 2016, la Turquie avait été touchée par une série d’attentats meurtriers, des groupes terroristes PKK/YPG et Daech, profitant du chaos en Syrie pour mener des attaques sur le territoire turc, frontalier du pays en proie à la guerre civile.

Le chercheur français déplore l’attitude sévère du Président Macron à l’encontre de la Turquie, concernant les opérations militaires de la Turquie dans le nord-est de la Syrie, menées à la fin de l’année 2019 ; l’opération Source de Paix, visant à établir une bande de sécurité à la frontière turco-syrienne permettant de protéger la Turquie des infiltrations et des attaques terroristes des YPG depuis le nord de la Syrie, mais également d’accueillir des déplacés internes et des réfugiés syriens vivant en Turquie et retournant en Syrie de façon volontaire : « Macron a été extrêmement sévère avec la Turquie, le 9 octobre dernier, avec sa condamnation sans appel de l’opération au nord de la Syrie », note le spécialiste qui avait écrit dans un article publié par l’IRIS la constatation suivante : « Emmanuel Macron recevait, le 8 octobre au palais présidentiel, une délégation de haut rang des Forces démocratiques syriennes (FDS), dont la principale composante sont les YPG », en référence au groupe d’opposition soutenu par la France et les États-Unis en Syrie, constitué principalement de  la branche syrienne du PKK, reconnue comme terroriste par la Turquie, les États-Unis, et l’Union Européenne.

“Depuis le début des opérations militaires initiées par le PKK en 1984 ce sont probablement plus de 40 000 personnes qui ont été tuées dont 7 000 civils. Pour la Turquie c’est un question centrale et, même si l’on peut avoir telle ou telle divergence avec la politique menées par les autorités turques, le minimum c’est d’avoir quelques considérations pour les intérêts vitaux de ce pays et de chercher à les comprendre”, note le spécialiste.

« À aucun moment, Macron n’a officiellement cherché à comprendre la logique à l’œuvre de la Turquie », déclare Billion, considérant cela « une erreur politique de Macron » de n’avoir pas eu davantage de considération pour « les intérêts vitaux de la Turquie, face auxquels il a fait preuve de mécompréhension », selon l’analyste.

– La coopération franco-turque a besoin d’un nouvel élan

Déplorant « l’accélération, ces dernières années, de la détérioration des relations franco-turques, et l’accroissement des motifs de tensions dans le vieux couple », le directeur adjoint de l’IRIS appelle à redynamiser l’interaction entre les deux pays, jouissant autrefois d’une amitié respectueuse des intérêts mutuels. Le spécialiste cite notamment l’axe énergétique comme étant un secteur potentiel de développement et de coopération entre les deux pays.

« C’est fortement dommage que la France ne coopère pas davantage avec la Turquie sur les enjeux énergétiques », note Billion rappelant la position stratégique de la Turquie en passe de devenir un hub énergétique régional incontournable.

Citant l’exemple de Chypre, le chercheur note que « la France et l’UE sont piégées du fait que la partie chypriote grecque de l’île ait été admise dans l’Union européenne en ayant maintenu la partie chypriote turque dans l’isolement diplomatique alors que celle-ci avait accepté par référendum le « Plan Annan » du nom du défunt Secrétaire général de l’ONU, et que les Chypriotes grecs avaient refusé ce plan ».

L’expert fait état d’une « injustice européenne » vis-à-vis des Chypriotes turcs mais également d’une « impuissance de l’UE » depuis l’intégration des Chypriotes grecs au sein de l’UE, cette dernière étant devenue juge et partie depuis 2004.

Billion appelle enfin Paris et Ankara à « être plus accommodantes dans la relation bilatérale » et à tenter de définir « 4 ou 5 axes de coopération, basés sur des intérêts communs, et le principe « gagnant-gagnant ». Le directeur adjoint de l’IRIS note enfin que la Méditerranée orientale, notamment la Syrie, Chypre ainsi par ailleurs que la Libye devraient cesser d’être des théâtres d’opposition voire de « conflits indirects » entre la France la Turquie, et qu’un partenariat entre les deux pays serait souhaitable en Afrique également.

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