Turquie / France : Après la tempête, l’apaisement est-il encore possible ?

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par Öznur Küçüker Sirene

Jamais la tension n’a été aussi palpable entre la Turquie et la France. L’escalade verbale entre Paris et Ankara suscite plusieurs points d’interrogation quant à l’avenir des relations franco-turques.

Tout a commencé le 10 juin lorsque la France a accusé un navire turc d’avoir illuminé à trois reprises la frégate Courbet avec son radar de conduite de tir, alors qu’elle s’apprêtait à le contrôler dans le cadre d’une mission de l’OTAN.

Si selon la marine turque, ces accusations sont infondées, l’incident jugé d’« extrêmement agressif » par Paris a été rapporté à l’OTAN par la ministre française des Armées, Florence Parly, lors d’une réunion par vidéoconférence. 

Suite à cette plainte, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a annoncé l’ouverture d’une enquête pour « faire toute la lumière sur ce qui s’est passé ».

Lors de la crise, le président français Emmanuel Macron a, pour sa part, prononcé des mots durs au sujet de la crise avec la Turquie.

Alors quelle a été la réaction de la Turquie et pourquoi les tensions et divergences ne cessent de s’intensifier entre les deux parties ?

La France « amnésique » et déboussolée dans sa politique étrangère en Libye

La Turquie n’est bien évidemment pas restée sans réaction face à ces accusations. Le ministère turc des Affaires étrangères a ironisé sur les « trous de mémoire » de Macron pour rappeler que la Turquie n’intervient pas en Libye sans autorisation mais suite à l’appel d’aide du gouvernement d’accord national (GNA) internationalement reconnu.

Or, l’intervention militaire franco-britannique en Libye en 2011 dans le cadre d’une offensive contre l’ex-dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a été un véritable désastre pour la Libye, ce qui a d’ailleurs provoqué le chaos politique et social dans lequel se trouve actuellement le pays.

Comme si cette intervention n’était pas suffisante pour déstabiliser le pays, la France poursuit le même type de stratégie erronée en Libye en soutenant le maréchal Khalifa Haftar accusé de crimes de guerre.

Lorsque début juin, l’armée libyenne a réussi à libérer avec l’aide militaire turque l’ensemble des régions que contrôlaient les milices de Haftar, à Tripoli, la France a été déboussolée dans sa stratégie libyenne et a commencé à chercher de nouvelles alliances pour contrer la Turquie dans la région.

L’accueil du ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Dendias, à Paris le 15 juin ainsi que la visite du président tunisien, Kaïs Saïed, à Paris le 22 juin, en sont la meilleure preuve. A l’issue de la rencontre franco-tunisienne, nous avons même appris que la France débloquerait 350 millions d’euros de prêts en faveur de la Tunisie. De la même manière, alors que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a prévenu le 20 juin que toute avancée des forces du GNA vers la ville stratégique de Syrte, en Libye, pourrait mener à une intervention « directe » du Caire, cette déclaration hostile a été soutenue par la France qui a pointé du doigt « l’inquiétude légitime du président Sissi lorsqu’il voit des troupes arriver à sa frontière ».

La Turquie gagne du terrain

Pourquoi Sissi est-il donc devenu si menaçant lorsqu’il est question de franchir « la ligne de front de Syrte-Jufra » et reçoit-il un tel soutien de la France ? En fait le raisonnement est simple : tout l’or, l’uranium et le pétrole extraits du Tchad, du Niger et du Mali, sont transférés depuis la base aérienne d’Al-Jufra vers le port de Syrte avant d’être transportés vers la France. Or avec la Turquie qui s’impose en Libye, la situation est devenue plus compliquée pour la France.

Ankara n’est pas gênant uniquement en Libye mais aussi sur le plan économique et diplomatique. Alors que la crise sanitaire liée au coronavirus a frappé de plein fouet l’économie française, la Turquie a été le pays du G20 ayant obtenu la plus forte croissance au premier trimestre 2020 selon un rapport de l’OCDE. Par ailleurs, comme un signe de l’influence grandissante de la Turquie sur la scène internationale, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies a élu le Turc Volkan Bozkır à sa présidence.

On peut également citer comme récents développements majeurs entre les deux pays, le rachat de la célèbre enseigne française Naf Naf par son fournisseur turc Sy Corporate préféré à son concurrent français Beaumanoir.

Bien évidemment d’autres divergences d’intérêts s’ajoutent à cette hausse de la tension dont notamment en Méditerranée orientale, en Syrie et en Afrique. La perte de marchés dans le secteur de la défense, de l’énergie et de la construction par la France dans ces régions explique en grande partie le ton de plus en plus hostile que le pays emploie envers la Turquie.

Dans un tel contexte, la France devrait clairement changer de stratégie pour ne pas perdre encore plus de crédibilité et de terrain. Un rapprochement avec la Turquie en cherchant des compromis et des domaines de coopération dans les différentes régions où la Turquie obtient de plus en plus de succès économiques et militaires serait beaucoup plus dans l’intérêt de la France que de soutenir des criminels de guerre et putschistes uniquement pour contrer la Turquie.

 

 

 

 

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