Turquie / France : Les différends ne sont pas insurmontables

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par Öznur Küçüker Sirene

Lors de la crise en Méditerranée orientale au pic des tensions entre la Turquie et la Grèce soutenue par la France, l’ambassadeur de Turquie en France, İsmail Hakkı Musa, s’est exprimé sur France 24 : « Le peuple turc est un grand ami du peuple français, et vice-versa », a-t-il déclaré tout en soulignant qu’« Entre alliés il y a des divergences, ça se comprend ».

Aujourd’hui les conflits entre les deux alliés historiques s’enchaînent les uns après les autres : Syrie, Libye, Méditerranée orientale, Haut-Karabakh…

La France de Macron fait la sourde oreille aux préoccupations et intérêts légitimes de la Turquie dans ces régions tout en imposant son point de vue. Or si le président français Emmanuel Macron faisait un pas constructif envers la Turquie avec une approche gagnant-gagnant, les deux pays auraient beaucoup à gagner d’une telle nouvelle alliance surtout dans un tel contexte difficile lié à l’épidémie de coronavirus.

Faisons donc un récapitulatif de leurs points de discorde tout en proposant des pistes de réflexion et solutions.

La France a tout à gagner à coopérer avec la Turquie  

Avant toute chose, beaucoup accusent la Turquie, pays candidat à l’UE, de s’éloigner de l’UE en définissant sa propre politique indépendante dans la région. Pourtant, ayant déposé sa candidature d’adhésion à l’UE le 14 avril 1987, la Turquie attend devant les portes de l’UE depuis cette date. Peu de pays soutiennent son adhésion que ce soit pour des raisons économiques et démographiques (la Turquie compte à ce jour une population encore plus importante que l’Allemagne) que pour des prétextes « culturels et historiques ». L’ex-président français Nicolas Sarkozy était l’un des premiers à proposer à la Turquie « un partenariat privilégié » à la place d’une adhésion à part entière à l’UE, une idée mal perçue par Ankara. Ce rejet permanent de la Turquie au sein de l’UE avec des discours de plus en plus anti-Turquie -notamment avant chaque élection dans les pays européens- a creusé le gouffre entre la Turquie et les pays européens dont la France, créant aussi un certain sentiment eurosceptique au sein de la population turque.

Il est aujourd’hui grand temps de (re)clarifier cette relation ambigüe qu’entretient l’UE avec la Turquie (pourquoi pas sous le leadership de la France ?) : faire avancer les dossiers qui divisent les parties de façon équitable et impartiale tout en donnant un « oui » ou « non » clair à la Turquie. Il convient de souligner que le flou qui perdure autour de cette question est un véritable frein à l’établissement des relations de confiance entre les parties.

Par ailleurs, les prétextes historico-culturels avancés par certains responsables politiques et intellectuels qui s’opposent à l’adhésion de la Turquie à l’UE sont en réalité des raisons qui peuvent rapprocher la Turquie et la France. Beaucoup pensent que la France s’oppose à la Turquie pour des questions religieuses (car la Turquie est un pays à majorité musulmane). Or les relations internationales de nos jours sont plus guidées par des intérêts que par des considérations religieuses : C’est ce qui explique les bonnes relations qu’entretient actuellement la France avec des pays tels que l’Egypte, l’Arabie saoudite ou encore les Emirats arabes unis alors que la Turquie à majorité sunnite développe des partenariats solides avec des pays non-musulmans ou à majorité chiite tels que la Russie, l’Iran ou encore l’Azerbaïdjan. Quant à l’argument historique, dans le passé la Turquie (héritière de l’Empire ottoman) et la France ont partagé une proximité et une alliance encore plus importantes que même le couple franco-allemand, l’Empire ottoman ayant accordé de nombreux privilèges (sous le nom des capitulations) à la France considérée à l’époque comme le principal allié européen.

De plus, aujourd’hui la France abritant la plus grande population musulmane au sein de l’UE transmettrait un message fort au monde musulman en renforçant ses liens et son alliance avec la Turquie, ce qui améliorerait considérablement son image (actuellement perçue comme anti-Islam) dans le monde.

Il est vrai que la Turquie et la France ont des agendas et intérêts qui « semblent » s’opposer en Syrie, en Libye, en Méditerranée orientale ou encore dans le Caucase mais encore une fois les conflits d’intérêts peuvent se transformer en gains mutuels pour les deux parties.

La France a tout intérêt à soutenir aux côtés de la Turquie le gouvernement d’entente nationale (GNA) en Libye, la création et le renforcement d’une zone de sécurité en Syrie pour le retour sécurisé des migrants dans leur pays, un partage équitable des ressources entre la Turquie et la Grèce (et les Chypriotes turcs et les Chypriotes grecs) en Méditerranée orientale ou encore le retrait des forces arméniennes de la région azerbaïdjanaise illégalement occupée du Haut-Karabakh. Pour la résolution du conflit du Haut-Karabakh, la Turquie devrait intégrer le groupe de Minsk puisque les trois autres pays (Etats-Unis, Russie, France) ne peuvent pas garder leur neutralité en raison de leur forte diaspora arménienne.

Une telle coopération entre la Turquie et la France renforcerait considérablement la paix, la sécurité ainsi que la stabilité au Moyen-Orient, en Méditerranée ainsi que dans le Caucase.

D’ailleurs malgré les apparences, il est intéressant de noter que les deux pays continuent à coopérer en matière de lutte contre le terrorisme. La France a récemment expulsé vers la Turquie, Mehmet Yalçın, membre de l’organisation terroriste PKK alors que la Turquie a remis à la France Othman Garrido, accusé d’être « parti faire le djihad en Syrie » en 2012. La coopération policière efficace entre les deux pays n’attend qu’à être renforcée et élargie dans d’autres domaines.

En conclusion, les différends passés et actuels entre la Turquie et la France sont loin d’être insurmontables. Ils ne sont ni basés sur un argument religieux ni sur une différence idéologique. Les deux pays se considérant comme des rivaux dans ces régions peuvent être beaucoup plus efficaces en agissant plus en tant qu’alliés qu’adversaires.

TRT FR

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