Les crimes commis par l´Etat français au Maroc

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[L’Agence Anadolu entame à partir d’aujourd’hui la publication d’une série d’analyses sur les crimes commis par la France à l’époque coloniale, au cours des 19e et 20e siècles. Ces crimes n’ont pas de limitation géographique. Ils concernent tous les pays colonisés par la France.

La France ne s’est jamais excusée auprès des peuples colonisés et encore moins réparé les dégâts causés lors de son passage sur des civilisations entières alors qu’Emmanuel Macron dénonçait avant son élection à la présidence la « barbarie » et le « crime contre l’humanité » de la colonisation.

Aujourd’hui et au contraire, pour la France, regretter la colonisation équivaudrait à une reconnaissance de l’« islam radical », comme l’a récemment exprimé le Premier ministre Jean Castex dans une déclaration télévisée : il faut être fière de ses racines, de son identité.
L’ancien président Sarkozy quant à lui avait initié un débat sur les aspects positifs de la colonisation.

Nous avons choisi de partager avec vous certains aspects de la colonisation française.
Nous commençons cette série par une analyse sur les massacres perpétrés au Maroc, dont l’occupation française remonte à l’année 1880].

Le président français Emmanuel Macron se présente souvent comme un disciple de Paul Ricœur. Il devrait donc se pencher sur cette phrase du philosophe : « C’est sur le chemin de la critique historique que la mémoire rencontre le sens de la justice. Que serait une mémoire heureuse qui ne serait pas aussi une mémoire équitable ? » Rappelons juste que le nombre de morts dans les massacres coloniaux imputés à la France entre 1945 et 1962, s’élève à près d’un million. Quel est l´élément ne permettant pas la reconnaissance de ces crimes ?

La “mythologie républicaine” semble être un frein puisque d´autres pays au passé similaire ont pratiqué leur examen de conscience. Deux exemples rapides. En 2015, Angela Merkel a reconnu qu’un génocide a bien été commis par l´Allemagne contre les Hereros et les Namas entre 1904 et 1905, dans l´actuelle Namibie. La même année, les autorités britanniques ont reconnu que des Kényans avaient été torturés à l´époque coloniale. Un mémorial a été érigé dans la capitale kényane, Nairobi, par la Grande-Bretagne.

Pourtant, ce sujet concerne des millions de Français dont les ascendants ont été victimes de la violence coloniale, malgré ce qu´affirme le “roman national”. Le Maroc l´a subi. De nombreux évènements le prouvent, comme nous allons le voir.

En mars 1912, le traité de Fès instaure le Protectorat français sur le Maroc. En novembre 1912, l’Espagne obtient trois zones : au Nord, au Sud, et à Ifni. A partir de 1923, Tanger devient une zone internationale.

Selon l’historien Abdellah Laroui, «l’Etat marocain a cessé d’exister à partir de 1880», année de la Conférence de Madrid qui a engendré la mise sous tutelle internationale du pays. Deux raisons l´expliquent: l’effondrement militaire et les problèmes économiques et financiers. Les conséquences ont été terribles pour la population marocaine.

La campagne du Maroc est placée sous la responsabilité du général Lyautey et vise à éliminer les résistances à l’établissement du protectorat français. Les premières attaques ont lieu dès 1907, soit cinq ans avant l´établissement du Protectorat . Cette “pacification” se termine en 1937. Cette guerre de trente ans a coûté la vie à au moins 100 000 civils selon les historiens Daniel Rivet et Moshe Gershovich.

Le bombardement de Casablanca, en 1907, est une attaque française qui a provoqué entre 1 500 et 3 000 morts (selon les sources) en deux jours. Elle fait suite à l’insurrection des tribus de la Chaouia pour s’opposer à la colonisation française. Les exemples sont nombreux comme en 1913, les massacres de Tadla qui ont touché des femmes et des enfants.

L’un des plus cruels fut la guerre du Rif (Nord). Elle démarre en 1921 face aux Espagnols mais devant le risque causé par les troupes de Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi, la France intervient. Lyautey est remplacé par Pétain, héros du premier conflit mondial.

Ce dernier écrase la rébellion rifaine avec une armée largement équipée en artillerie et en aviation. Il dispose de 32 divisions et de plus de 350 000 hommes face à 5 000 Rifains. L’armée française bombarde, et touche des civils, avec des bombes asphyxiantes. Selon le chercheur Mustapha Bencherif, ces armes ont été utilisées après un accord entre le maréchal Pétain et le général Miguel Primo de Rivera.

Les gaz de chlore ont été importés de France, l’ypérite et le phosgène ont eux été importés d´Espagne. Ils ont ciblé les civils. Selon Bencherif, «il y avait un programme quotidien des deux forces coloniales. Ils aspergeaient de 10h à 12h des souks, des douars et des villages du Rif». Des dizaines de milliers de personnes, dont des femmes et des enfants, en sont morts. Afin de l´éviter, El Khattabi s’était rendu à la France… Un siècle plus tard, leurs descendants souffrent encore et ont des séquelles. Rappelons que ces armes étaient interdites par les conventions de La Haye de 1899 et 1906 et le protocole de Genève de 1925.
Malgré la participation de soldats marocains à la Seconde Guerre Mondiale et le soutien du Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef (futur Mohammed V) à la France, aucune volonté du colon de desserrer l´étau. En décembre 1943, les rares cadres en liberté du Parti National (interdit en 1937) organisent clandestinement le congrès fondateur du Parti de l’Istiqlal. Un mois plus tard, le 11 janvier 1944, 66 personnes signent un manifeste public revendiquant l’arrêt de la colonisation et l’indépendance du Royaume. En 1947, le Sultan fait un discours historique à Tanger. Il y demande l´indépendance du Maroc. Il devient l´ennemi à abattre pour la France.

Notons que c´est un événement extérieur au Maroc qui déclenche sa déposition. En décembre 1952, le syndicaliste tunisien Farhat Hached est assassiné. À Casablanca, des affrontements avec la police font des centaines de morts et de blessés côté marocain. Le journaliste Raymond Cartier écrit cette phrase d´une violence inouïe dans Paris Match: “Le sultan doit changer ou il faut changer le sultan”.
Le 20 août 1953, Sidi Mohammed ben Youssef est embarqué dans un avion pour la Corse, étape qui précède un exil à Madagascar. Sa famille l´accompagne dont le futur Hassan II. Le journal Le Monde affirme que « l’ordre règne au Maroc », en omettant volontairement qu´il s´agit d´un ordre colonial, se définissant par des arrestations arbitraires et des tortures. Le parti de l’Istiqlal est dissout et ses dirigeants arrêtés.

Malgré tout, la protestation populaire augmente. Le 20 août 1955, par exemple, pour le second triste anniversaire de la déposition du Sultan, le peuple marocain est dans les rues. À Oued Zem (centre), 70 Européens sont tués. Une répression terrible s’abat sur les Marocains. Plus de 1 000 morts sont dénombrés.

Lors du second semestre de 1955, la situation est chaotique au Maroc. La France se résoud donc à rappeler le Sultan. Le 16 novembre 1955, il est accueilli triomphalement à Rabat. Le 2 mars 1956 le protectorat français prend fin. L’Espagne fait de même le 7 avril. Le Maroc est indépendant.

De nombreux universitaires ont mis en avant les actions criminelles liées au processus de colonisation au Maroc. La forme officielle, le Protectorat, servait à masquer des excès. Le Marocain Mustapha Ben Cherif, par exemple, a consacré sa thèse de doctorat en Droit (soutenue en 2011) à la question des crimes coloniaux commis lors de la Guerre du Rif (1921-1926).

Il parle de « crimes de guerre et crimes contre l’humanité » du fait des dommages causés par les armes chimiques aussi bien par la France que l´Espagne. Mais il est loin d´être le seul. Le professeur de Science Politique à l’université de Paris-Saclay-Evry-Val-d’Essonne Olivier Le Cour Grandmaison a expliqué que “Lyautey cherchant à exploiter les divisions au sein de l’islam pour faire émerger ce qu’il appelle un islam français qui servira au mieux les intérêts de la Métropole dans la région. Cela ne signifie pas que Lyautey soit islamophile car il entretient un rapport purement instrumental à la religion musulmane.

Aussi peut-il réprimer violemment voire combattre avec énergie lorsqu’il s’agit de rétablir l’ordre ou d’écraser une insurrection comme celle conduite par Abd El-Krim El-Khattabi (1921-1926)”.

Enfin, l´anthropologue français Jacques Berque, titulaire de la chaire d’histoire sociale de l’Islam contemporain au Collège de France de 1956 à 1981, parlait dès 1946, dans un rapport, de la marche «absurde», de «l’aveuglement» et de «l’inertie» du Protectorat. En 1953, il ajoutera que l´exil imposé au Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef est une «faute politique majeure».

Cette publication se donne comme objectif de faire connaitre de manière synthétique et non exhaustive un panorama des crimes commis par le colonisateur au Maroc. Des centaines de milliers de citoyens ont perdu la vie avec bravoure, après avoir été emprisonnés et/ou torturés. Triste réalité, non assumée par le gouvernement français.

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