Sénégal / Massacre de tirailleurs : la plaie française qui ne cicatrise toujours pas

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[L’Agence Anadolu poursuit la publication d’une série d’analyses sur les crimes commis par la France à l’époque coloniale, au cours des 19e et 20e siècles. Ces crimes n’ont pas de limitation géographique. Ils concernent tous les pays colonisés par la France. 
La France ne s’est jamais excusée auprès des peuples colonisés et encore moins réparé les dégâts causés lors de son passage sur des civilisations entières.

Alors qu’Emmanuel Macron dénonçait avant son élection à la présidence la « barbarie » et le « crime contre l’humanité » de la colonisation, aujourd’hui au contraire, pour la France, regretter la colonisation équivaudrait à une reconnaissance de l’« islam radical », comme l’a récemment exprimé le Premier ministre Jean Castex dans une déclaration télévisée : il faut être fière de ses racines, de son identité.
L’ancien président Sarkozy quant à lui avait initié un débat sur les aspects positifs de la colonisation.

Après la publication d’une analyse sur les crimes commis par la France au Maroc (05-11-2020), nous partageons avec vous, aujourd’hui, un événement ayant marqué l’histoire coloniale de la France en Afrique. Il s’agit du massacre de Thiaroye, commis par la France contre des tirailleurs sénégalais, après avoir combattu sous les couleurs tricolores pendant la deuxième guerre mondiale. Ces tirailleurs ne faisaient, pourtant, que réclamer le reliquat de leurs émoluments].

Désolation, indignation et dépit sont les maîtres mots que font ressortir les souvenirs du massacre de Thiaroye (banlieue dakaroise) perpétré par la France sur des soldats africains à leur retour de la deuxième guerre mondiale, en 1944. 
Des voix africaines et même en provenance de l’Hexagone continuent, en fait, de se faire entendre pour exiger la lumière sur le massacre de « tirailleurs sénégalais » (nom générique des soldats enrôlés par l’armée coloniale dans les pays de l’Aof) par l’armée coloniale, 76 ans plus tôt. 

Rapatriés à Dakar après avoir combattu dans les rangs des troupes françaises, ces soldats noirs ont reçu, à la place des honneurs, des balles assassines au motif d’une « mutinerie réprimée par l’armée ». 

C’est du moins la version officielle qu’a de tout temps entretenue Paris pour justifier cette brutalité inouïe dont le bilan réel reste à ce jour un mystère. 
Le chiffre de 35 morts avait été avancé avant que le président François Hollande n’évoque 70 morts, lors de sa visite en novembre 2014 au cimetière de Thiaroye. 

Un bilan fortement récusé par Armelle Mabon, une historienne française spécialisée de la question des soldats indigènes de l’armée coloniale. 

« On ne connaît pas le nombre exact de morts : 30 ? 60 ? 100 ? D’autres chiffres plus importants sont donnés », s’interrogeait-elle dans une tribune publiée en juin 2020. 

A cela ne tienne, le président Hollande aura été le premier homme politique français à reconnaître publiquement la pleine responsabilité de la France dans ce massacre. 

« Je voulais réparer une injustice et saluer la mémoire d’hommes qui portaient l’uniforme français et sur lesquels les Français avaient retourné leurs fusils, car c’est ce qui s’est produit », expliquait l’ancien président français lors de sa visite au cimetière de Thiaroye, Dakar. 

« Il n’y a jamais eu de mutinerie. Ces hommes qui devaient être démobilisés ont été rassemblés dans le camp et exécutés. Voilà la terrible histoire de Thiaroye qui constitue un crime contre l’humanité et un crime de guerre », a soutenu le porte-parole de l’association des juristes africains (AJA), Me Marie Bouaré contactée par le correspondant de l’agence Anadolu. 

Me Bouaré dont l’association travaille en collaboration avec Armelle Mabon exige de la France la déclassification des archives pour une levée des équivoques autour de ce massacre. 

« C’est inimaginable ! Des gens qui ont été mobilisés, se sont battus pour vous libérer, ils reviennent, on ne les décore pas mais on les massacre plutôt », s’est exclamé pour sa part le chef du département d’histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), Mor Ndao. 

Il faut, en fait, remonter au 1er décembre 1944 pour comprendre la profondeur du ressenti qui anime Ndao, Bouaré et toutes ces voix. 

« Ce qui s’est passé à Thiaroye c’est que les tirailleurs ont été assaillis par surprise, à l’aube, par des gendarmes, renforcés d’éléments de l’artillerie coloniale. Un char léger M3, deux automitrailleuses et un half track ont été mobilisés pour l’opération », a témoigné à l’agence Anadolu Samba Lèye, un historien ayant fait son mémoire de maîtrise sur le sujet. 

Le nombre de morts reste une zone d’ombre, selon lui. 34 rescapés ont été condamnés suite à un procès expéditif à des peines d’emprisonnement comprises entre 1 et 10 ans, avant d’être libérés deux années plus tard. 

Le cimetière de Thiaroye avec ses 202 tombes anonymes et qui fait à ce jour l’objet de pèlerinage, Lèye, comme beaucoup d’historiens, le considère comme un symbole factice. 

Les victimes ont été enterrées dans des fosses communes non loin du camp, soutiennent ces historiens dont Mabon. 

Lèye a aussi foncièrement rejeté la thèse de la mutinerie avancée, soutenant que les tirailleurs sénégalais avaient juste réclamé leurs indemnités et soldes, tel que convenu avant leur embarquement. 

« Ils avaient reçu le quart de leurs pécules et le reste devaient leur être octroyé une fois arrivés à Dakar. C’est ce qu’ils avaient exigé avec fermeté, avant de rentrer chez eux et qui a été considéré par le pouvoir colonial comme un affront », a-t-il éclairé 

Les tirailleurs qui se trouvaient dans le camp étaient d’anciens prisonniers de guerre dans les frontstalags allemands, libérés suite au débarquement de Normandie (1944). Ils étaient au nombre de 1280 « selon les documents officiels » lors de leur arrivée à Dakar le 21 novembre 1944. 

Alors que la victoire des Alliés commençait à se dessiner, la France avait en fait entrepris une vaste campagne de rapatriement des soldats africains vers leurs pays. 

« Quand la victoire a commencé à se profiler, il fallait blanchir les troupes coloniales et éviter la prégnance des troupes noires. La tendance était de rapatrier le maximum de troupes noires vers les colonies », a mis en exergue le chef du département d’histoire de l’Ucad, relevant que « en six mois, 9 678 tirailleurs avaient été rapatriés vers l’Afrique ». 

Les tirailleurs sénégalais ont activement pris part à la 2ème guerre mondiale. 17.000 d’entre eux ont été tués, disparus ou blessés au combat en 1940, d’après les chiffres du ministère français de la Défense. 

Plus que jamais alors, il s’agit pour les porte-voix africains dans ce combat d’exiger justice pour les tirailleurs de Thiaroye bafoués dans leur honneur par la France qu’ils ont servie au prix de leur vie. 

« L’AJA demande la tenue d’un procès historique pour redonner honneur, courage et vaillance à nos tirailleurs et une réparation symbolique », a ainsi argué Me Bouaré, demandant dans la lancée aux pays d’où sont originaires ces tirailleurs d’exiger de la France la déclassification des archives. 

Bouaré qui a annoncé avoir gagné un procès face au ministère français des Armées sur le dossier d’un tirailleur sénégalais, pense qu’une action collective s’impose désormais. 

« Cette première victoire augure de la possibilité pour l’Aja de mobiliser des avocats de la sous-région pour défendre le dossier des tirailleurs de Thiaroye », a-t-il avancé. 

« La république française va-t-elle poursuivre le déni et galvauder encore cette mémoire meurtrie », s’est exclamée l’historienne Mabon. 
Deux choses s’imposent selon elle : la divulgation de l’intégralité des archives et un procès en révision pour réhabiliter la mémoire des tirailleurs sénégalais. 

Pour rappel, le Sénégal est la plus ancienne colonie française d’Afrique avec l’implantation dès 1626 de la Compagnie normande. L’expansion s’est poursuivie et, en 1890, la colonie avait atteint ses limites définitives. 

La résistance armée contre l’invasion française s’est soldée par la mort de plusieurs figures emblématiques dont El hadj Omar Foutiyou (1864), Lat Dior (1886), Mamadou Lamine Dramé (1887) … 

Saint Louis et Gorée (1872), Rufisque (1880) et Dakar (1887) ont été érigés en communes de plein exercice avec leurs habitants disposant du statut de citoyen français. Tout le reste de la population était pour autant astreint au code de l’indigénat. 

Le Sénégal a intégré l’Afrique occidentale française en 1895 et est resté une colonie jusqu’à 1946 avant de devenir territoire d’Outremer. Il devient république autonome au sein de la communauté en 1958 avant d’accéder finalement à l’indépendance en 1960. 

Le 1er décembre est commémoré chaque année avec en plus d’un pèlerinage au cimetière de Thiaroye, des panels et rencontres dans des écoles pour rappeler cette page noire de l’histoire coloniale. 

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