L’UE devrait abandonner sa « politique du bâton » envers la Turquie (étude)

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L’UE se prépare pour un sommet les 10 et 11 décembre avec la menace d’éventuelles sanctions contre la Turquie. Ce ton menaçant n’est pas nouveau puisque l’institution ne s’est jamais montrée réellement constructive vis-à-vis d’Ankara.

 

 

par Öznur Küçüker Sirene

Cela fait plus de 30 ans que la Turquie a sonné pour la première fois la porte de l’Union européenne (dépôt de candidature d’adhésion à l’UE-alors Communauté européenne- le 14 avril 1987) dans l’espoir d’intégrer un jour la famille européenne. Après avoir signé un accord d’union douanière avec l’Union en 1995, elle a été officiellement reconnue candidate le 12 décembre 1999 mais depuis cette date, un certain nombre de sujets bloquent l’avancement du processus d’adhésion.

Si certains remettent en question « l’européanité » de la Turquie possédant une population à majorité musulmane, des raisons beaucoup plus importantes expliquent leur réticence quant à la candidature turque à l’UE : En 2020, la population de la Turquie atteignant les 83 millions a dépassé celle de l’Allemagne, première force démographique de l’UE. Si la Turquie rejoignait l’UE, elle deviendrait ainsi le pays le plus peuplé de l’UE et par conséquent pourrait avoir le plus grand nombre de députés au Parlement européen.

Malgré les inquiétudes que suscite une telle éventualité dans les cercles européens, l’entrée de la Turquie dans l’UE présenterait en réalité un grand nombre d’avantages aux pays et peuples européens : La position géostratégique de première importance de la Turquie, sa place incontournable dans les relations internationales en tant que puissance régionale et acteur de premier plan dans le monde musulman étendrait considérablement la sphère d’influence de l’UE dans des régions telles que la Méditerranée orientale et le Moyen-Orient tout en améliorant son image auprès des peuples musulmans.

La Turquie joue aussi un rôle extrêmement important pour assurer la protection des frontières européennes en luttant efficacement contre le terrorisme et empêchant le flux migratoire dans les pays de l’UE. Possédant la deuxième armée de l’OTAN en termes d’effectif, la Turquie renforcerait davantage les moyens de défense des pays européens si elle rejoignait l’UE.

Or nous sommes loin de ces perspectives. A l’heure actuelle, au lieu de se concentrer sur les aspects positifs d’une telle intégration turque au sein de l’UE, les leaders européens cherchent plutôt à « sanctionner » leur partenaire turc, dans un rapport de force constant de « la carotte ou du bâton ».

C’est justement cette logique qui a conduit les leaders européens à se réunir les 10 et 11 décembre pour discuter d’éventuelles sanctions contre la Turquie avec laquelle les pays européens vivent de plus en plus de contentieux.

La médiation allemande versus les menaces françaises

Face à la Turquie, il y a actuellement deux positions majeures qui s’opposent au sein de l’UE : celle de la chancelière allemande Angela Merkel et celle du président français Emmanuel Macron.

Pour Angela Merkel, l’UE qui devrait tisser des liens constructifs avec la Turquie n’a pourtant pas réalisé les progrès escomptés dans ses relations avec Ankara. La solution qu’elle préconise depuis toujours pour assurer de bonnes relations avec la Turquie est le maintien des canaux de dialogue et des solutions pacifiques aux tensions. C’est ainsi qu’elle bloque les tentatives de sanctions contre la Turquie.

Du côté français, cette position de médiatrice de Merkel est perçue comme « une faiblesse ». Les médias l’interprètent comme une volonté de ne pas provoquer des tensions communautaires en Allemagne qui héberge plus de 1,5 millions de Turcs. Elle ne veut pas non plus mettre en danger l’accord conclu en mars 2016 entre l’UE et la Turquie pour maîtriser le flux migratoire aux portes de l’Europe.

Pour la partie française qui rêve d’ailleurs d’obtenir le leadership européen, il faut « montrer les muscles » à la Turquie pour se faire respecter. En colère contre la Turquie après l’appel au boycott des produits français et le rôle majeur du pays tant en Méditerranée orientale que dans le Haut-Karabakh, le gouvernement français va même plaider pour une rupture de l’union douanière entrée en vigueur en 1996 avec la Turquie devant le Conseil européen.

Si Merkel ne veut pas provoquer des problèmes avec la communauté turque d’Allemagne, l’approche de la France est également différente dans ses rapports vis-à-vis des Turcs de France. De la dissolution du mouvement des Loups Gris à la pression croissante sur les associations franco-turques, le gouvernement a durci le contrôle sur cette communauté.

Les dirigeants français qui s’opposent ouvertement à l’adhésion de la Turquie à l’UE depuis l’ancien président Nicolas Sarkozy ont l’habitude d’adopter une approche un peu trop « personnelle » quant aux relations entre la Turquie et l’UE. La rivalité de la France avec la Turquie, la probabilité que la Turquie dépasse économiquement la France dans un avenir proche, les innombrables succès et le rôle de première importance d’Ankara dans de nombreux dossiers internationaux (Syrie, Libye, Haut-Karabakh…) dans lesquels la France a clairement perdu son influence sont autant de raisons qui poussent Paris à opter pour une attitude hostile envers la Turquie.

L’appel au dialogue du président turc

Face au dilemme des deux leaders de l’UE au sujet de la Turquie, le président turc Recep Tayyip Erdoğan tente encore de se faire comprendre et de trouver le moyen d’un dialogue constructif entre toutes les parties.

« La Turquie se considère comme une partie inséparable de l’Europe mais ne s’inclinera pas face aux attaques et à une pratique du deux poids, deux mesures », a-t-il souligné, mettant en avant l’hypocrisie de l’UE dans son traitement injuste vis-à-vis de la Turquie. Pour Erdoğan, la Turquie se considère toujours comme une « composante inséparable de l’Europe ». La meilleure preuve est qu’elle a toujours été « le membre le plus fort des alliances occidentales, y compris l’OTAN ».

Le destin de la Turquie constituant un carrefour entre l’Orient et l’Occident est effectivement lié à celui des pays européens avec lesquels elle partage les mêmes craintes et aspirations. Si l’UE veut réellement maîtriser les conflits géopolitiques en donnant un message de paix et d’apaisement au monde, elle devrait une bonne fois pour toutes évaluer ses rapports avec la Turquie. L’approche menaçante et déstabilisatrice de la France vis-à-vis de la Turquie nuit non seulement aux relations franco-turques mais aussi à celles entre la Turquie et l’UE.

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