Macron : Tapis rouge pour Sissi, menaces pour Erdoğan

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par Öznur Küçüker Sirene 

Le président français Emmanuel Macron a reçu le 7 décembre son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi pour débattre des questions régionales mais aussi de la situation des droits de l’homme en Egypte. Mais en réalité le sujet des droits de l’homme a vite été éclipsé pendant les échanges. 

Si Macron insiste sur la nécessité de la liberté d’expression dans son pays et défend farouchement les caricatures de Charlie Hebdo dans le monde, chez son « partenaire stratégique » le bilan des droits de l’homme demeure préoccupant. 

Tout bascule en Égypte le 3 juillet 2013 lorsque les militaires, dirigés par le général Abdel Fattah al-Sissi, renversent le premier chef d’État égyptien démocratiquement élu, Mohamed Morsi. Depuis cette date, exécutions, emprisonnements et répression deviennent le quotidien du peuple égyptien. D’après les ONG, l’Égypte comptabiliserait au total près de 60 000 prisonniers politiques. « Pour les seuls mois d’octobre et de novembre, les autorités égyptiennes ont exécuté au moins 57 hommes et femmes, près du double des 32 exécutions recensées tout au long de l’année 2019 », rapporte aussi Amnesty International le 2 décembre 2020. 

Cependant pour Macron qui a plusieurs fois remis en question « l’Etat de droit » en Turquie, ces détails ne dérangent pas. « La France ne conditionnera pas aux droits de l’homme sa coopération en matière de défense avec l’Egypte, car une telle politique affaiblirait Le Caire dans la lutte contre le terrorisme », déclare-t-il. Car dans la realpolitik de Macron s’il y a bien quelque chose qui est encore plus important que la vie des Égyptiens c’est l’argent et les intérêts. Après le Qatar, l’Arabie Saoudite et l’Égypte sont les pays qui ont reçu le plus d’armes françaises en 2019 – pour des montants respectifs d’1,4 milliard et de 1,029 milliard d’euros. 

Or plusieurs ONG s’alarment sur les atrocités commises contre les civils avec ces armes vendues. Rappelons comment lors de sa conférence de presse du 28 janvier 2019, sous la pression des ONG, Emmanuel Macron avait fait des remarques sur la société civile et les droits de l’homme au président égyptien et cela avait coûté cher à la France, l’Égypte se dirigeant vers d’autres pays pour renforcer son industrie d’armement. À l’heure où l’économie française traverse une telle grande crise économique, Macron n’aurait pas pu se permettre de refaire la même erreur. 

L’accueil en grande pompe de Sissi n’a pas seulement fait réagir les ONG mais aussi la classe politique française. Ainsi, le député de La France Insoumise Bastien Lachaud a déclaré : « Quartier bouclé et pavoisé autour de l’assemblée, tapis rouge déroulé. Macron offre un accueil triomphal à Sissi. Il déshonore la France en honorant ainsi le dictateur Égyptien. Qu’il porte plutôt la voix des droits de l’homme et exige la libération des prisonniers politiques ». 

La Turquie : le pays qui rapproche Macron et Sissi 

S’il y a un autre sujet qui explique cet accueil chaleureux de Sissi à Paris c’est la volonté de Macron de renforcer ses partenariats pour contrer la Turquie. Possédant une population d’environ 100 millions d’habitants, l’Egypte est aussi la première puissance militaire en Afrique avec ses 920 000 hommes et 11 700 blindés. C’est également le seul pays du continent à figurer dans le Top 10 mondial (9ème place), selon une étude publiée début 2020 par Global Fire Power, un site américain spécialisé dans les questions militaires.

Avoir un tel allié de taille dans une région où la Turquie se renforce de jour en jour est donc important pour Macron, quitte à fermer les yeux sur les innombrables abus et exactions commises à l’encontre des civils en Egypte.

C’est ainsi que Le Télégramme a publié le 7 décembre un article intitulé « Al-Sissi, meilleur allié de Macron contre la Turquie ». Pour Macron, la visite de Sissi à Paris est symbolique car c’est l’occasion de renouer avec un grand client d’armement mais aussi de renforcer ses liens avec un pays musulman qui n’a pas rejoint la campagne de boycott des produits français. Geste qui lui a valu d’ailleurs les remerciements de Macron. Rappelons quand même que le grand imam de la mosquée d’Al-Azhar n’avait pas hésité à prononcer à propos des caricatures outrageuses à l’encontre du prophète Mohammed (saw) dans Charlie Hebdo, « qu’insulter le prophète est complètement inacceptable ». Macron et Sissi ont un projet commun selon Pascal Airault qui explique dans son article intitulé « Macron et al-Sissi, les contours de l’alliance anti-Turcs » paru dans L’Opinion le 8 décembre que « les présidents français et égyptien comptent l’un sur l’autre pour empêcher Erdogan de se poser en leader du monde musulman ».

Mais ce n’est pas tout : Les deux présidents coopèrent aussi dans le dossier libyen. Alors que la Turquie soutient le gouvernement d’union nationale (GNA) internationalement reconnu, l’Égypte appuie le maréchal Haftar avec des armes et ses avions contre le gouvernement de Tripoli. Haftar est également soutenu par la France intéressée par la quasi-totalité des champs pétroliers du pays sous le contrôle du maréchal accusé de crimes de guerres par plusieurs ONG dont Human Rights Watch. Une autre raison à mentionner est le fait que la Libye est un pays stratégique constituant la porte d’entrée de l’Afrique. La France a des intérêts au Sahel notamment pour l’exploitation de l’uranium (Niger) qui alimente son industrie nucléaire. Or elle a besoin de sécuriser les voies de transport de l’uranium via la Libye. Voici pourquoi la présence turque en Libye n’est pas la bienvenue. 

Alors que Macron préfère ignorer les violations des droits de l’homme en Egypte et ses divergences d’opinion avec Sissi, il tient un tout autre discours au sujet du président turc Erdoğan. Le président français affirme qu’« il est plus efficace d’avoir une politique de dialogue que de boycott » avec Sissi au même moment que la France agite la menace de sanctions européennes contre la Turquie lors du sommet européen des 10 et 11 décembre.

S’il est improbable que les pays européens votent à l’unanimité de véritables sanctions contre la Turquie, la politique étrangère paradoxale du gouvernement de Macron basé sur le « deux poids, deux mesures » est sous le feu des critiques tout comme sa politique intérieure. Alors que la France est de plus en plus accusée de « dérive autoritaire » par la presse internationale en raison des projets de loi controversés (projet de loi « confortant les principes républicains » et projet de loi « sécurité globale »), des violences policières et des mesures islamophobes, Macron préfère justifier ses décisions politiques devant les médias (entretiens avec Al Jazeera, Grand Continent, Jeune Afrique, Brut) plutôt que de se remettre en question.

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