Sanctionnée à minima par les USA et l’UE, la Turquie s’en sortira plus forte

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par Öznur Küçüker Sirene 

L’Union européenne et les États-Unis ont enfin dévoilé le contenu des sanctions qu’ils prévoyaient contre la Turquie depuis de longs mois. Les responsables politiques turcs ont souligné une fois de plus l’inefficacité de ces mesures contre un important allié au sein de l’OTAN. 

Ankara a promis de riposter le moment venu aux sanctions américaines qu’elle a jugées de « grave erreur ». Les internautes turcs ont même réagi à cette décision en lançant le hashtag #YaptırımınaTeşekkürlerABD (merci pour vos sanctions, les États-Unis) afin de faire comprendre que « la politique de bâton » de Washington ne peut que renforcer la détermination du pays à prendre des mesures pour renforcer ses intérêts nationaux et son industrie de la défense pour la rendre totalement indépendante. Objectif confirmé lundi par le chef de la présidence turque de l’Industrie de défense (SSB), İsmail Demir, visé personnellement par les sanctions américaines. 

La Russie ayant vendu à Ankara les S-400 à l’origine de la crise turco-américaine, l’Azerbaïdjan ainsi que l’Iran ont également condamné les sanctions américaines à la Turquie. « Il s’agit d’une nouvelle manifestation d’une attitude arrogante à l’égard du droit international, une manifestation des mesures coercitives unilatérales et illégitimes que les États-Unis utilisent depuis de nombreuses années, depuis des décennies à droite et à gauche », a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. De la même manière si le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a qualifié ces sanctions d’« inacceptables » et « injustes », le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif a dénoncé « un mépris du droit international » en utilisant le hashtag #NeighborsFirst (les voisins d’abord). 

Quant aux sanctions européennes annoncées à l’issue d’un sommet des dirigeants des Vingt-Sept à Bruxelles les 10 et 11 décembre, elles n’ont que très peu surpris les autorités turques qui s’attendaient à des mesures symboliques. L’Union européenne a déclaré avoir imposé ces sanctions à la Turquie pour ses actions qu’elle qualifie d’« illégales et agressives » en Méditerranée contre la Grèce et le secteur chypriote grec. Le président français Emmanuel Macron qui milite depuis des mois pour des sanctions sévères contre la Turquie s’est quand même félicité que l’Europe ait fait « preuve de fermeté ». 

Les menaces n’ont pas pris fin avec cet élargissement des sanctions déjà annoncées en novembre 2019 contre des personnes impliquées dans les forages en Méditerranée orientale. « On va serrer progressivement la vis », a averti un diplomate européen, évoquant des sanctions plus radicales lors du prochain sommet en mars dans le cas où la Turquie poursuit ses actions qualifiées de « provocations » par les leaders européens.

Injustices et incohérences 

Que ce soit l’Union européenne que les Etats-Unis, ils adoptent une attitude hostile, injuste et incohérente vis-à-vis de la Turquie. L’Union européenne est fortement influencée par la politique belliqueuse du président français Emmanuel Macron à l’égard de la Turquie. Jugeant la présence turque « dangereuse » en Syrie, en Libye et dans le Haut-Karabakh puisqu’elle nuit aux « plans français », Macron utilise le pouvoir de son pays au sein des organisations internationales telles que l’UE, l’OTAN et l’ONU. Il se sert au maximum des mécanismes de pression de ces organisations pour les propres intérêts de la France. Tout comme dans le cas des sanctions européennes, la France avait aussi essayé de monter les membres de l’OTAN contre la Turquie en prétendant au mois de juin qu’« un navire turc avait illuminé à trois reprises la frégate française Courbet avec son radar de conduite de tir ». Si pour Macron l’OTAN est « en état de mort cérébrale », l’Alliance Atlantique a fait l’effort de préparer un rapport détaillé qui n’a pas donné raison à la France dans cette crise. 

De la même manière, le président français a fait plusieurs fait appel à l’ONU pour signaler que l’embargo sur les armes en Libye était violé par la Turquie. Or il existe plusieurs indices qui prouvent que la France elle-même ne respecte pas cet embargo comme lorsque quatre de ses missiles antichars Javelin avaient été retrouvés sur une base du général Khalifa Haftar en juillet dernier.

Aujourd’hui, au sujet du partage « équitable » des ressources naturelles de la Méditerranée orientale, la position des dirigeants européens est d’exclure la Turquie ainsi que la République turque de Chypre du Nord (RTCN) de toutes les tables de négociations. Alors que l’Assemblée nationale et le Sénat français reconnaissent « la République du Haut-Karabakh » (malgré les 4 résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU -dont la France est membre- qui soulignent que le Haut-Karabakh appartient à l’Azerbaïdjan), la France nie toute existence et tout droit à la RTCN. En se basant sur la carte de Séville afin de tenter d’isoler la Turquie en la confinant à son littoral méditerranéen, l’UE appuie les thèses maximalistes de la Grèce et de l’Administration chypriote grecque (ACG) selon lesquelles un plateau continental de 40 000 kilomètres carrés appartiendrait à la Grèce à partir de l’île Meis de 10 kilomètres carrés située à seulement 2 km des côtes continentales turques, tout en étant à 580 km des côtes continentales grecques. 

Si cette approche est incompatible avec le droit international, elle contient aussi une sérieuse contradiction avec les thèses juridiques avancées par la France dans l’affaire des îles anglo-normandes en 1977-78, et qui fait référence à l’Affaire des plateaux continentaux de la mer du Nord de 1969. En effet, dans cette affaire, la France détermine une frontière maritime qui fait fi des îles anglo-normandes avec le Royaume-Uni. 

En ce qui concerne les Etats-Unis qui avaient refusé de vendre à la Turquie des armes anti-aériennes américaines Patriot tout en armant gratuitement les organisations terroristes PKK / YPG et en adoptant une position pro-grecque dans les conflits régionaux, sa position envers la Turquie est incohérente. Sachant que la Grèce qui est aussi un pays de l’OTAN avait acheté des S-300 à la Russie, la volonté de sanctionner à tout prix la Turquie pour l’achat des S-400 russes prouve le « deux poids, deux mesures » des Etats-Unis dans sa politique étrangère.

Cette décision inattendue de Donald Trump -qui n’était pas favorable à l’idée de sanctionner la Turquie- peu avant le transfert de pouvoir au nouveau président Joe Biden s’explique notamment par une influence du chef américain de la diplomatie Mike Pompeo qui s’en était ouvertement pris à la Turquie lors de sa dernière réunion ministérielle du mois de novembre dans le cadre de l’OTAN. Il avait également critiqué sévèrement la Turquie lors de sa visite officielle en France et s’était par la suite rendu à Istanbul sans rencontrer les responsables turcs. 

En conclusion, même si les sanctions imposées à la Turquie par l’UE et les Etats-Unis ne sont pas parmi les plus sévères, cette politique basée sur les menaces, chantages et ultimatums vis-à-vis d’un allié de l’OTAN tout en ignorant ses préoccupations et intérêts est contreproductif. En 2021 la Turquie cherchera sans doute les moyens d’être en position de force pour ne plus à subir ce genre de traitement biaisé. Elle a d’ailleurs fait savoir cette volonté au monde entier lorsque le président turc Recep Tayyip Erdoğan célébrait la victoire du Haut-Karabakh aux côtés du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev le jour où les leaders européens se réunissaient pour la sanctionner.

TRT FR

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