La crise migratoire éclate depuis la Biélorussie…et non la Turquie (analyse)

La crise migratoire éclate depuis la Biélorussie...et non la Turquie (analyse)

 

par Öznur Küçüker Sirene

 

La Turquie est aujourd’hui le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés au monde. Parmi les 3,9 millions de réfugiés dans le pays, les 3,7 millions sont des Syriens.

L’augmentation des conflits régionaux intensifie les mouvements migratoires. Un exemple récent est le cas de l’Afghanistan. Le retrait des troupes américaines du pays et la reprise du pouvoir par les talibans après 20 ans de guerre ont bouleversé les équilibres géopolitiques. Face à la menace d’un nouvel afflux migratoire depuis l’Afghanistan, la Turquie a construit un mur à sa frontière avec l’Iran. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a averti l’UE en des termes clairs. « La Turquie n’a pas la vocation, ni la responsabilité et ni l’obligation de devenir l’entrepôt à réfugiés de l’Europe », a-t-il souligné.

Les pays occidentaux sont en grande partie responsables de l’instabilité régionale. Rappelons rapidement la guerre déclenchée par les États-Unis en Irak et en Afghanistan ainsi que l’intervention militaire menée par le Royaume-Uni et la France en Libye en 2011 contre l’ex-chef de l’État libyen Mouammar Kadhafi. Ces pays ne veulent pourtant pas assumer leur responsabilité vis-à-vis des migrants qui ne rêvent que de construire une vie meilleure en Europe.

L’accord sur les migrants, conclu en 2016 entre la Turquie et l’UE est la meilleure preuve de la volonté des pays européens de déléguer à Ankara leur responsabilité au sujet des réfugiés. Si pour beaucoup la Turquie accepte cette mission en échange des « intérêts financiers » la réalité est toute autre. Si l’UE a débloqué 6 milliards d’euros pour soutenir la Turquie dans l’accueil des réfugiés, la Turquie a dépensé à elle seule 40 milliards de dollars pour réaliser cette mission. Un autre argument avancé par des responsables politiques et experts occidentaux est l’instrumentalisation des migrants à des fins politiques alors que Turquie n’a jamais expulsé des réfugiés de son territoire vers des pays européens.

Si jusqu’à présent tous les yeux étaient rivés sur la Turquie pour savoir si une grande crise migratoire allait éclater depuis Ankara, la menace est venue d’ailleurs : la Biélorussie.

La Russie entre dans le jeu

Tout a commencé lorsque des milliers de migrants souhaitant pénétrer dans l’UE sont massés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne en début du mois de novembre. « C’est la stabilité et la sécurité de l’UE tout entière qui est en jeu », a écrit le chef du gouvernement polonais sur Twitter. Si pour le moment les migrants sont repoussés par de nombreux soldats déployés dans la zone, le porte-parole du gouvernement polonais, Piotr Müller a prévenu qu’ils craignaient « une escalade de ce type d’actions à la frontière polonaise dans un avenir proche, et de nature armée ».

Quand on observe l’escalade de la tension à la frontière polonaise, plusieurs questions se posent : Pourquoi maintenant et quel est l’objectif de la Biélorussie dans cette crise ?

Pour répondre à ces questions, il convient de faire plusieurs rappels. En juin, l’UE avait adopté de lourdes sanctions économiques et individuelles visant des hauts responsables biélorusses et hommes d’affaires, ainsi que les secteurs clés de la potasse, du pétrole et du tabac. En représailles aux sanctions, la Biélorussie avait implicitement menacé l’UE de cesser sa coopération en termes de lutte contre l’immigration illégale et le crime organisé.

Pendant ce temps, la Biélorussie et la Russie n’ont fait qu’approfondir leur rapprochement. Le président russe Vladimir Poutine et son homologue biélorusse Alexandre Loukachenko ont signé le 4 novembre une feuille de route qui permettra d’approfondir l’intégration entre la Russie et la Biélorussie au sein de l’État de l’Union. Cette coopération permettra aux deux pays d’adopter une approche commune sur la question des migrations et sur le plan militaire afin de faire face à la « pression extérieure de l’Occident sans précédent » à l’encontre des deux pays.

Dans un tel contexte de rapprochement « stratégique » entre la Biélorussie et la Russie, le Premier ministre polonais a accusé mardi le président russe d’être le « commanditaire » de la vague de migrants qui tentent d’entrer en Pologne depuis la Biélorussie, avertissant que cette attaque « hybride » risquait de déstabiliser l’UE.

Même son de cloche du côté de l’UE qui a accusé la Biélorussie d’instrumentaliser les migrants « comme un voyou ». Si l’UE la menace de nouvelles sanctions, le président biélorusse Alexandre Loukachenko dément avoir orchestré l’arrivée d’une vague de migrants et de réfugiés, en réponse aux sanctions imposées par Bruxelles.

Comment la crise migratoire à la frontière polonaise est-elle perçue du côté russe ? Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a proposé à l’UE une tout autre approche que celle des sanctions : « Hier, lors de discussions politiques on disait : ‘Pourquoi lorsque les flux migratoires passaient par la Turquie, l’UE a alloué des fonds pour qu’ils restent sur le sol turc. Pourquoi est-il impossible d’aider les Biélorusses de même manière ?’ ».

Aujourd’hui l’UE fait face à ses vulnérabilités. Possédant actuellement des relations compliquées avec la Pologne (on parle de plus en plus de l’éventualité d’un Polexit), elle doit quand même aider le pays à faire face à la crise migratoire si l’Allemagne, pays voisin, ne veut pas prochainement affronter un important afflux de migrants. De l’autre côté, elle doit gérer ses relations avec la Biélorussie, pays difficile aux frontières de l’UE et choisir entre la négociation avec le régime de Loukachenko ou la poursuite de sanctions. Enfin -et certainement avant tout- savoir comment se comporter devant une Russie imprévisible qui veut rétablir son influence sur l’Europe orientale face à une UE de plus en plus menaçante. Un jeu bien difficile et dangereux dans cette période hivernale où la Russie multiplie aussi les interventions pour tenter de se placer au centre des débats sur la crise énergétique européenne.

Dans ce jeu d’échecs, une chose est certaine : si l’UE craint tant la Turquie, la véritable menace vient aujourd’hui d’ailleurs. Elle devrait aussi commencer à s’interroger pour savoir si elle peut éternellement fuir à ses propres responsabilités dans la crise migratoire et continuer à menacer les pays de « sanctions » quand ses propres intérêts sont en jeu.

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