La Turquie a rendu possible l’espoir d’élections démocratiques en Libye (étude)

La Turquie a rendu possible l’espoir d’élections démocratiques en Libye (étude)

Aujourd’hui la France de Macron prend les devants pour demander la tenue d’élections libres et démocratiques en Libye. Mais les conditions nécessaires pour de telles élections ont été possibles grâce à Ankara. Sans l’aide de la Turquie, la Libye aurait plongé dans le chaos.

par Öznur Küçüker Sirene

Une conférence internationale sur la Libye a été organisée le 12 novembre à Paris à l’initiative du président français Emmanuel Macron.

Le chef d’Etat français a annoncé que les deux objectifs principaux de cette conférence étaient le soutien de la communauté internationale à la tenue des élections prévues le 24 décembre en Libye et un processus de retrait des forces étrangères présentes dans le pays.

Pour réaliser ces objectifs, Macron a réussi à réunir une trentaine de pays à Paris. Il voulait aussi par ce biais jouer les premiers rôles sur la scène internationale sur une question qui intéresse plus particulièrement la France. La dernière conférence visant à soutenir une stabilisation durable en Libye avait été organisée en juin 2020 à Berlin, un an et demi après la première Conférence de Berlin sur la Libye, qui avait instauré le cadre d’un processus politique interlibyen sous l’égide des Nations Unies. L’organisation d’une nouvelle conférence cette fois-ci à Paris a été interprétée comme une volonté de Macron de reprendre la main sur le dossier libyen en remplaçant l’Allemagne en plein processus électoral.

Des points d’interrogation sur l’efficacité de la conférence

Tout d’abord, la crédibilité de la conférence a été mise en jeu par le refus de participation des chefs d’Etat des principaux intéressés jouant un rôle central dans le dossier libyen : la Turquie et l’Algérie. Si le président turc Recep Tayyip Erdoğan a refusé de faire le déplacement à cause de la présence de la Grèce parmi les Etats invités, le chef d’Etat algérien Abdelmadjid Tebboune a refusé de se rendre à Paris en raison de la récente crise diplomatique franco-algérienne. Tout comme la Turquie et l’Algérie, la Russie aussi a préféré envoyer un émissaire de moindre rang à la place de son chef d’Etat. La Russie était représentée par son chef de la diplomatie, Sergueï Lavrov et l’Algérie par son ministre des Affaires Etrangères et de la Communauté nationale à l’étranger, Ramtane Lamamra lors de la conférence. La Turquie, pour sa part, n’y a délégué qu’un vice-ministre des Affaires étrangères, Sedat Önal.

Deuxièmement, malgré l’objectif principal de la conférence étant la tenue prévue des élections en Libye le 24 décembre, de nombreux experts en relations internationales s’accordent sur le fait que rien ne garantit le respect de l’échéance du 24 décembre pour organiser le scrutin. Le chercheur et spécialiste de la Libye Jalel Harchaoui estime qu’il est « très probable que tout soit décalé de plusieurs mois ». Des points d’interrogation persistent sur la légitimité de la candidature de certaines personnalités à la présidentielle, telles que le maréchal Khalifa Haftar et le fils de l’ex-chef libyen Mouammar Kadhafi, Saïf al-Islam Kadhafi. Le site d’information Middle East Eye souligne que tous les deux sont très proches d’Israël et que « Haftar aurait même promis de normaliser les relations entre la Libye et Israël en échange d’une aide de ce dernier pour sa candidature à la présidentielle ». De son côté, le Premier ministre libyen Abdel Hamid Dbeibah veut saisir la justice contre la loi électorale pour pouvoir se présenter aux élections. Il s’oppose à l’article 12 de la loi électorale pour la présidentielle, qui impose à tout candidat fonctionnaire ou militaire de quitter son poste au pouvoir trois mois avant la date des élections.

Le président du Haut Conseil d’État libyen, Khaled Mechri, a également exprimé son inquiétude quant à l’organisation d’élections présidentielles en l’absence de constitution. Il a ajouté qu’il existe une possibilité de « coup d’État » en Libye.

« Scandale, complot » : réactions à Macron

Un troisième point qui n’a pas été bien accueilli par les pays concernés à l’issue de la conférence internationale sur la Libye à Paris, c’est la demande du président français à la Turquie de retirer ses soldats de Libye et à la Russie de retirer leurs mercenaires « sans délai » dont la présence menacerait, selon lui, « la stabilité et sécurité du pays et de toute la région ». « Parfois nos alliés évoquent cette question comme si la présence turque était le principal problème en Libye.  Ce n’est pas le cas. (…) Nous sommes là comme force de stabilité et pour aider le peuple libyen », a rétorqué le porte-parole de la présidence turque, İbrahim Kalın, expliquant que les militaires turcs sont en Libye dans le cadre d’un accord avec le gouvernement libyen et qu’ils ne peuvent donc pas être mis sur le même plan que des mercenaires qui sont emmenés d’autres pays.

Le porte-parole du Parti pour la Justice et le Développement (AK Parti), Ömer Çelik a déclaré, pour sa part, que « l’appel lancé par le président français, Emmanuel Macron, à la Turquie pour qu’elle retire ses soldats de Libye, est un scandale ». Il a expliqué que la Turquie déploie ses forces dans ce pays, « pour des travaux de formation, sur l’invitation du gouvernement légitime libyen ».

De son côté, le président du Haut Conseil d’État libyen Khaled al-Michri a remis en cause le rôle de la France dans le dossier libyen. Rappelant que la Turquie a été le premier et seul pays à réagir lorsque Tripoli a été attaquée par le chef des forces illégitimes dans l’est de la Libye, Khalifa Haftar, le 4 avril 2019, il a expliqué comment des pays comme les États-Unis et la France avaient fourni un soutien militaire et en armement à Haftar et s’étaient opposés à la présence de la Turquie en Libye. « Les relations et le partenariat qui se renforcent entre la Turquie et la Libye feront échouer les complots de la France en Méditerranée orientale », a-t-il assuré.

La Libye, un riche pays pétrolier livré au chaos depuis la chute de Mouammar Kadhafi, reste un pays clé pour la France. Non seulement les ressources naturelles extraites sur le continent africain sont transportées sur le sol français via la Libye mais aussi le pays joue un rôle central dans la crise méditerranéenne en cours entre Ankara et Athènes, en raison d’un accord sur la limitation de la juridiction maritime en Méditerranée, signé entre le gouvernement d’union nationale et la Turquie. Un nouveau gouvernement pro-français permettait à la France de préserver ses intérêts à la fois en Libye et en Méditerranée orientale.

La Libye est toujours en proie aux rivalités internes et à une profonde crise économique et politique dix ans après une intervention militaire soutenue par la France, les États-Unis et le Royaume-Uni. Aujourd’hui beaucoup de Libyens témoignent de leur désespoir, déclarant qu’ils regrettent d’avoir fait la révolution et d’avoir fait plonger leur pays dans la guerre civile.

Dans un tel contexte, en réaction à Macron qui a déclaré à l’issue de la conférence internationale sur la Libye que le peuple libyen demande « la paix, la démocratie et la stabilité », le commentaire d’un internaute a tout son sens : « Hier la France est allée faire la guerre dans un pays en paix et aujourd’hui elle veut la paix dans un pays en guerre… ».

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